mardi 17 mai 2022

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Hugo Pratt navigue au FIBD 2022

Hugo Pratt discrètement mais bien présent au festival d’Angoulême 2022

Bonjour,

Cette année, il y avait une double surprise pour tous les fans de Corto Maltese et de son incontournable auteur Hugo Pratt.

En effet, le festival d’Angoulême proposait au moins deux événements impliquant le marin des mers du sud et d’ailleurs.

Tout d’abord, la projection d’un documentaire consacré à Pratt, « Hugo en Argentine », réalisé par Stefano Knuchel. Une projection suivie d’une rencontre avec Stefano Knuchel, Dominique Petitfaux et Patricia Zanotti.

Ce fut une belle expérience que cet après-midi. Le plaisir de remettre les pieds dans une salle de cinéma, qui ne fut pas remplie, à ma grande surprise. Mais parlons du film. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, Hugo Pratt étant tellement fascinant qu’il a été interviewé, et présenté de mille manières, à la télé, en livre, dans la presse…

Affiche du documentaire "Hugo en Argentine" de Stefano Knuchel
L’affiche du passionnant documentaire de Stefano Knuchel

Après avoir vu le film de Stefano Knuchel, j’étais heureux! Non seulement j’avais fait un voyage cinématographique mais en plus , j’avais appris des choses sur Hugo Pratt.

Visuellement, c’est un choix artistique drastique qu’a fait Stefano Knuchel. Tout d’abord, il ne se base que sur des interviews de personnes qui ont connu Pratt, qu’il saupoudre habilement d’entretiens de Pratt, puisant pour cela dans le travail titanesque qu’avait entrepris Dominique Petitfaux. Il s’était rendu en Suisse, chez Pratt, pour le questionner sur différentes périodes de sa vie, jour après jour, et il avait tiré de ces enregistrements un livre passionnant, « De l’autre côté de Corto », que je vous recommande.

De l'autre côté de Corto, des entretiens avec Pratt par Dominique Petitfaux
Toujours disponible, et vraiment source d’informations sur l’oeuvre et la vie d’Hugo PRatt

Tous ces entretiens étaient sur bande et c’est là-dedans qu’a fouillé le réalisateur pour nous offrir au gré d’images d’archives de l’Argentine des années cinquante, soixante et de photos de Pratt, le son de sa voix qui nous emmenait dans le passé.

Il a joint à cela des enregistrements de l’acteur Giancarlo Giannini qui donne une autre présence à Pratt.

En plus de ses images d’archives et interviews, Stefano Knuchel a aussi créé une ambiance onirique, montrant des décors vides où marche une personne anonyme, des lieux visités par Pratt, des ruines de maisons, un cheval…

La bande-Annonce…

Mais pourquoi l’Argentine ? Pratt, alors qu’il démarrait la BD en Italie, s’est vu offrir du travail en Argentine. Et le voilà qui embarque pour Buenos Aires en 1949 pour faire de la BD sous le soleil argentin. Il quittera l’Argentine bien des années plus tard, en 1959 pour aller travailler à Londres. Sur le temps qu’il passera en Amérique du Sud, il va affiner son style, travailler avec un scénariste majeur, Hector Oesterheld, et rencontrer l’amour.

J’ai trouvé ce documentaire envoutant, d’autant plus qu’il réserve quelques surprises, que je ne vous dévoilerai pas ici, mais sachez que même les aficionados et les plus férus connaisseurs de Pratt seront bien surpris et heureux de voir ce film.

Lors de la rencontre qui a suivi la projection, j’ai été étonné de découvrir que ce film fait suite à un premier documentaire de Knuchel « Hugo en Afrique » qui revient sur l’enfance de Pratt en Abyssinie. Je n’en avais pas entendu parler.

Si « Hugo en Argentine » a nécessité des années avant de se finaliser (presque une décennie, en fait), le film qui achèvera cette trilogie documentaire, lui, devrait être prêt l’année prochaine, en 2023, ou 2024, si tout va bien.

Après l’enfance en Afrique, la formation en Argentine où Hugo trouve son style, ce trait qu’il approfondira par la suite, Stefano Knuchel voulait revenir sur la dernière partie de la vie de l’auteur, la Suisse, où il a transformé ses travaux en une œuvre construite.

Dans l’échange succédant au film, j’ai pu écouter Patricia Zanotti, qui s’occupe de veiller à l’œuvre de Pratt, et qui fut aussi la coloriste de ses BD (enfin, une des coloristes, car il y en eut d’autres) ainsi que Dominique Petitfaux, l’insatiable intervieweur. Leurs souvenirs, les échanges avec Stefano Knuchel, alors que les images du film flottaient encore autour de nous, dans la salle, a permis, pendant quelques instants, de ramener Pratt à nos côtés.

Même en sortant du CGR pour arpenter à nouveau le bitume angoumoisin. Mais les choses ne s’arrêtent pas là.

Le lendemain, une autre rencontre avait lieu à l’espace Franquin, « autour de Corto Maltese » ! Elle réunissait Bastien Vivès, Martin Quenehen et Juan Diaz Canales, trois des quatre auteurs (il manquait le dessinateur Ruben Pellejero) qui ont repris Corto Maltese.

Photo "Autour de Corto", rencontre vec Martin Quenehen, Bastien Vivès et Juan Diaz Canales
La Rencontre à l’espace Franquin

Ils ont pu échanger, planches projetées à l’appui, sur ce qu’ils avaient voulu explorer avec Corto: La difficulté du travail de reprise, ce qui faisait pour eux l’essence de Corto, ce qu’ils ne voulaient pas faire…

La discussion a tourné autour de plusieurs thèmes, tout d’abord, Corto, « un personnage hautement littéraire ».

Photo "Autour de Corto", rencontre vec Martin Quenehen, Bastien Vivès et Juan Diaz Canales
La preuve par l’image, trois invités, une animatrice, et un Corto Littéraire

En effet, si vous feuilletez, voire même lisez des aventures de Corto Maltese, gardez l’œil ouvert et veillez à ces livres qui traînent de droite et de gauche, ceux que lit Corto, ou les autres personnages de ses aventures. Vous apprendrez plein de choses. Umberto Eco s’est penché sur le sujet qu’il a brillamment analysé.

Cette idée, Diaz Canales n’est pas passé à côté, il a tenu à garder cette présence des livres. Autant par les moments de lecture que par les citations et références, poèmes présents dans les trois volumes qu’il a réalisé avec Ruben Pellejero.

Photo, Juan Diaz Canales
Juan Diaz Canales, scénariste de Corto, connu aussi pour les histoires de Blacksad !

Puis, la discussion a abordé les femmes dans l’univers de Corto. Vaste sujet que Pratt a toujours traité avec Pudeur.

Photo "Autour de Corto", rencontre vec Martin Quenehen, Bastien Vivès et Juan Diaz Canales
Femmes, il les aime, aurait pu chanter Julien Clerc

Les trois invités sont d’accord, il était hors de question de négliger la présence féminine. Hugo Pratt, en avance sur son temps, avait créé des caractères féminins forts, des femmes engagées et il avait laissé la porte ouverte à des possibilités de romance sans jamais rien vraiment montrer dans ces BD.

Cette marque de fabrique, cette signature, Diaz Canales l’a repris également dans ses aventures. Et c’était aussi un élément clé pour Vivès et Quenehen.

Et enfin il fallait bien sûr parler de la succession, comment « marcher dans les pas d’Hugo Pratt ».

Photo "Autour de Corto", rencontre vec Martin Quenehen, Bastien Vivès et Juan Diaz Canales
La planche projetée est de Ruben Pellejero et Juan Diaz Canales, et non de Bastien Vivès et Martin Quenehen, petite coquille dans l’organisation de la rencontre

Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero ont écrit et dessiné des aventures qui pouvaient se passer dans la continuité des aventures laissées par Hugo Pratt. La toute dernière de Canales et Pellejero, « le Jour de Tarowean », boucle avec la toute première aventure de Corto par Pratt « la ballade de la mer salée », puisque la fin de Tarowean voyait Corto ligoté à un radeau de fortune abandonné dans le Pacifique, alors que le début de la Ballade racontait, par la voix du Pacifique personnifié, comment un bateau trouvait un marin ligoté sur un radeau de fortune, dans l’océan.

Couverture Jour de Tarowean de Diaz Canales et Pellejero chez Casterman
Le dernier Corto de Diaz Canales et Pellejero

Pellejero avait adopté un style proche des premiers Corto, mais parfois, comme dans une planche de rêve issue du Jour de Tarowean, il faisait abstraction de ce choix pour partir vers des voies plus oniriques, comme l’avait exploré Pratt.

Il était donc normal qu’après avoir bouclé la boucle, comme on dit, ils passent la main.

Bastien Vivès et Martin Quenehen avaient un obstacle à franchir. Et ils ont simplement eu l’idée ingénieuse de contourner la montagne. Avec « Océan Noir », ils proposent une aventure de Corto se déroulant au vingt-et-unième siècle. Ils ont quitté la période précédant la première guerre mondiale pour partir loin, et amener un Corto jeune dans les années deux mille.

couverture de Océan Noir de Bastien Vivès et Martin Quenehen chez Casterman
Couverture de la version Noir et Blanc de Océan Noir

Pour eux, Corto est un mythe, intemporel. Et comme il était intemporel, il était tout à fait envisageable de l’emmener ailleurs, à une autre époque, à un moment riche en tensions politiques, en aventure. Car d’ailleurs, la question se pose, quelle est le sens de l’aventure à la Corto dans les années deux mille ?

Martin Quenehen a choisi une période riche en rebondissement, celle des attentats du 111 septembre, qui permettait de retrouver ces enjeux géopolitiques, sans tomber non plus dans le didactisme historique, car mine de rien, cette aventure, si elle amène Corto dans le futur, nous ramène vingt ans en arrière !

Photo Martin Quenehen
Martin Quenehen, Scénariste de Corto et avant de 14 Juillet.

Bon, y a pas à dire, il va falloir que je lise Océan Noir pour me faire mon idée.

En terme de graphisme, Si Pellejero avait choisi un style proche du Corto du début, Bastien Vivès a décidé de trouver comment faire vivre Corto avec son trait. Il ne s’agissait pas, pour lui, de singer Pratt, ou de marcher sur les traces de Pellejero, qui avait su éviter cet écueil, mais bien de prendre de la distance pour mieux donner vie au personnage. Et c’était plus facile pour lui car il n’est pas un fan inconditionnel de Pratt. Ce qui l’aurait probablement bloqué pour dessiner ce récit.

D’un autre côté, il ne voulait pas tomber dans le similiPratt, en plaçant des planches composées à la Pratt, pour marquer le coup. Il s’est donc éloigné des recherches graphiques de Pratt dans les derniers albums, ces images explosées en cases, ces énormes gros plans que l’œil peinait à reconstituer, quand soudain, en tournant la page, l’image lui était dévoilée dans son entier. Là, le lecteur comprenait tout ce qu’on lui avait montré dans les cases précédentes.

Photo Bastien Vivès
Bastien Vivès, un nombre incalculable de BD au compteur, dont Polina et Lastman

Et il a opté pour un style qui l’amène aux personnages, leurs regards, dans une tentative de figer le temps, de poser le silence.

Une discussion riche et une projection-rencontre vraiment enrichissante dont je ne vous rends qu’une petite partie.

Photo "Autour de Corto", rencontre vec Martin Quenehen, Bastien Vivès et Juan Diaz Canales
Et Corto reprend sa route, surement plus aventureuse que la nôtre…

Je ne peux que vous recommander de trouver un moyen de voir « Hugo en Argentine » de Stefano Knuchel. Et d’aller relire toutes les BD de Pratt.

Moi, il faut que j’aille me procurer « Océan Noir », Corto vu par Bastien Vivès et Martin Quenehen, que je n’ai pas encore lu.

Mais surtout je veux lire, maintenant qu’il a été réédité, « J’avais un rendez-vous », le dernier livre de Pratt.

Couverture "J'avais un rendez-vous" de Pratt, chez Le Tripode
J’avais un rendez-vous, le dernier livre de Pratt

David

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