Sommaire de l'article
- 1 Au FIBD, on ne marche pas pour rien !
- 2 Gou Tanabe dans l’horreur de Lovecraft
- 3 Posy Simmonds, l’humour anglais et roman graphique
- 4 Constellation graphique, la dimension espagnole
- 5 Angoulême 2025 pour replonger en 1629
- 6 rencontre autour du contrat d’éditeur et des galères des auteurs
- 7 De Hugo Pratt à Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero, mligne de chance, ligne de vie
- 8 Et tant de choses à voir et à entendre
Au FIBD, on ne marche pas pour rien !
Le festival d’Angoulême a fermé ses portes, mais les polémiques n’en finissent pas pour autant. D’abord celle de l’organisation de l’événement, avec les tensions autour du contrat de prestation signé entre l’association du festival et 9eArt+. On ne sait pas comment cela va se résoudre, mais déjà, des auteurs appellent à boycotter Angoulême 2026.
On peut citer aussi l’augmentation des pass, compter 60 euros pour un pass quatre jours, soit bien un quart de plus que l’année dernière.
Et le plus grave, « l’affaire Chloé » ! Une femme a déposé une plainte pour viol. L’agression sexuelle a été commise pendant le festival d’Angoulême 2024. La plaignante, qui travaille à 9eArt+, se retrouve après coup licenciée de son travail ! Une belle preuve de soutien dans cette période difficile qu’elle traverse.
C’était difficile de faire un article sur Angoulême sans évoquer ce drame, et la double peine, viol et licenciement, qu’a subi « Chloé » (un pseudonyme pour préserver l’anonymat de cette personne).
Pendant le festival, de nombreux stands ont affiché un simple panneau « Chloé, on te croit » en signe de soutien.
Car malgré les affaires et les délits, il reste beaucoup de personnes à Angoulême, éditeurs, auteurs, festivaliers, qui souhaitent que de tels crimes n’arrivent plus, que la justice fasse son travail, que les coupables soient punis et surtout que les victimes soient écoutées et prises en charge.
Ces mêmes personnes ont fait en sorte que le festival d’Angoulême nous offre, pendant quatre jours, de beaux événements, en termes d’exposition et de rencontres.
Pour les expositions, on a plongé dans des univers diamétralement opposés les uns aux autres. Voici un petit panel de ce que vous pouviez découvrir au hasard de vos tribulations angoumoisines.
Gou Tanabe dans l’horreur de Lovecraft

Le monde de Howard Phillips Lovecraft revisité par le mangaka Gou Tanabe occupait l’espace Franquin pour une exposition mystérieuse et étrange, baptisée « Gou Tanabe X H.P. Lovecraft, Visions Hallucinées ».

Les planches dans un style différent du manga mainstream présentaient les personnages imaginés par le romancier, les yeux écarquillés d’horreur, face à des mystères qui les dépassent et des horreurs qui les submergent. De même, ces monstruosités lovecraftiennes sont montrées et leur graphisme provoque quelques sueurs froides. Le noir et blanc épuré crée une distance.

Et on plonge avec délectation dans cet univers plus angoissant qu’horrifique. Un son permanent, enveloppant le visiteur, comme un drone souterrain, nous tient en haleine, alors que la scénographie joue sur des clair-obscurs.
Le grand Cthulhu lui-même, par ses tentacules, vous accueillent dans le creux d’un tournant.

Certains murs portaient en grands des reproductions d’extraits de planches, nous permettant de pendre conscience des détails raffinés du dessin.

Comme d’habitude, les pancartes proposaient de petits cartons de présentation ou d’explication, et des textes écrits dans une police rappelant celle des vieilles machines à écrire des années quarante nous emmenaient dans des extraits des nouvelles ou des citations.

De simples monolithes portent certaines des planches, nous entraînant au cœur de temples anciens aux architectures oubliées, par la force de l’imagination.

Une exposition qui vous donnera envie de découvrir les adaptations de Gou Tanabe, dont la liste continue à s’allonger, pour le plus grand plaisir de nos frissons nocturnes. Juste un petit regret pour ma part, le manque de cartel expliquant les techniques de Gou Tanabe. Le mystère restera entier, comme celui de la localisation du Grand Cthulhu.

Après avoir survécu à l’horreur tanabe-lovecraftienne des sous-sols de l’espace Franquin, un petit tour au Musée d’Angoulême pour se remettre d’aplomb était nécessaire. Quelle meilleure expo pour cela que « Posy Simmonds, Herself » !
Posy Simmonds, l’humour anglais et roman graphique

L’exposition permettait de découvrir les différents travaux de l’autrice anglaise, mais pas seulement. On naviguait au fil des époques et de ses grandes créations, comme Cassandra Darke, ou Gemma Bovary.

A côté de cela, on découvrait avec plaisir les influences revendiquées de Posy Simmonds, les auteurs des siècles précédents ou ses contemporains, notamment grâce à des extraits de leurs travaux et des cartons expliquant leur influence.

Des planches, mais aussi des cases, étaient égrenées au fil de vos tours et détours dans les grandes salles du musée. Et surtout, les extraits de l’abécédaire réalisé par l’autrice qui mettait en scène des animaux dans une suite de dessins explorant les mots commençant par une même lettre. Bien sûr, le tout en anglais et pour pouvoir comprendre comment décor, personnages ou situations renvoyaient à la lettre utilisée, il valait mieux connaître la langue de Shakespeare.

Au coeur de l’exposition, vous pouviez consulter quelques BD de l’autrice.

Petite surprise, à la sortie de l’expo, je suis tombée sur Posy Simmonds herself en train de dédicacer !

A l’étage du dessus, toujours dans le Musée, se trouvait une autre exposition nommée « Constellations graphiques ».
Constellation graphique, la dimension espagnole

Elle mettait en scène plusieurs dessinatrices espagnoles et leurs travaux, bien évidemment : Bàrbara Alca, Marta Cartu, Genie Espinosa, Ana Galvañ, Nadia Hafid, Conxita Herrero, María Medem, Miriam Persand et Roberta Vázquez étaient représentées par leurs planches et des panneaux explicatifs.

Notons une belle utilisation de l’espace avec des œuvres accrochées aux murs (classique, me direz-vous), mais aussi des dessins tirés en grand format et suspendus dans la salle et créant de nouveaux chemins de visite.

Des écrans diffusaient en boucle des interviews de ces autrices qui racontaient leurs parcours, leurs combats et qui nous ont offert des planches colorées, décalées, et joliment stylisées. Une table permettait de parcourir certaines des BD de ces neuf créatrices.

La richesse du festival est de pouvoir présenter autant des expositions collectives, qu’individuelles.
Angoulême 2025 pour replonger en 1629
La Chambre de Commerce et de l’Industrie d’Angoulême proposait une belle scénographie pour une exposition consacrée à 1629 de Xavier Dorison et Timothée Montaigne.

L’occasion d’embarquer au cœur de cette histoire dure inspirée d’un fait réel. Dans un texte d’introduction à l’exposition, Xavier Dorison explique ses motivations à écrire cette BD.

Et puis les planches originales s’enchaînent dans des décors variés.

Vous pouviez voir tonneaux et cales de bateau, plage d’une île pas forcément paradisiaque, ou encore des cordes et des filets suspendus.

Des éléments comme des cartes, des maquettes de bateau, contribuent à l’immersion. Et des vitrines présentaient les étapes d’écriture avec différents cahiers.

Mais n’oublions pas qu’Angoulême, ce n’est pas seulement des expositions et des stands d’éditeurs ou d’auteurs, c’est aussi un maximum de rencontres qu’il est impossible de voir en totalité.

Des rencontres, conférences, masterclass en tous genres remplissaient ces quatre jours, de la médiathèque à l’espace Franquin en passant par le musée de la BD.
On va vous parler de deux d’entre elles, gouttes d’eau dans l’océan des conférences proposées par le festival. Deux conférences qui montrent l’étendue des sujets abordés au FIBD.
rencontre autour du contrat d’éditeur et des galères des auteurs

Tout d’abord, une rencontre organisée par le SNAC BD, le syndicat des auteurs BD, sur le contrat d’édition pour les auteurs de BD, manga et Webtoon ! Une vraie problématique à l’époque de l’intelligence artificielle.
Plusieurs personnes étaient présentes sur le plateau : Marc-Antoine Boidin, auteur BD et membre du SNAC-BD, Serge Ewenczyk, éditeur BD et membre du SEA (Syndicat des Editeurs alternatifs) et Marie-Anne Ferry Fall, de l’ADAGP, société qui gère et défend les droits d’auteurs des créateurs graphiques. La rencontre était animée par Maïa Bensimon, déléguée générale du SNAC, syndicat d’auteurs qui inclut le SNAC BD.
Il a été débattu des contrats d’éditions et on a bien saisi que le problème était plus complexe qu’une simple opposition entre éditeurs et auteurs. Serge Ewenczyk rappellait que les éditeurs n’étaient pas un grand ensemble, mais une myriade de situations différentes, des gros éditeurs qui éditent des millions de BD, holding comprenant des centaines d’employés à temps plein, aux petits éditeurs, structure parfois associative, ne comprenant même pas une personne à temps plein. Et entre les deux, les structures de taille intermédiaire.

Les contrats sont forcément différents. Entre ceux qui souhaitent avoir le contrôle sur tout, les droits d’édition, d’adaptation, du numériques, de traduction etc… et ceux qui veulent juste éditer une BD et se contentent de gérer déjà les droits d’édition, les approches divergent.

Comment l’auteur peut-il s’en sortir devant cela ? Quel poids peut-il avoir dans la négociation ?
Ce sont des témoignages du public qui sont venus éclairer ces douloureuses questions. Une autrice qui expliquait que son rendez-vous avec un éditeur était assez simple. Quand elle a voulu discuter de certaines des clauses du contrat, l’éditeur a été direct. Elle pouvait accepter le contrat tel quel, ou refuser tout et s’en aller.

Les réponses de soutien sont venues spontanément, mais concrètement, il ressort qu’il n’y a pas moyen de lutter et beaucoup à faire, comme remonter ces infos aux syndicats ou à l’ADAGP, même s’ils ne peuvent faire pression, dans cet exemple, sur l’éditeur. Si l’auteur n’a pas un autre moyen de subsistance, il se retrouve contraint à signer ces contrats. Nombre de créateurs se retrouvent ainsi la corde au cou.
Cette situation nous fait prendre conscience que les problèmes soulevés par l’IA existent, certes, mais que ce rapport de force complètement déséquilibré entre auteurs et certains éditeurs qui tirent trop sur la corde est une priorité à régler.
Après ce petit coup au moral, il fallait bien retrouver un peu d’énergie, même si cela n’allait pas changer cette situation compliquée.
De Hugo Pratt à Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero, mligne de chance, ligne de vie
Une autre rencontre, avec Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero autour du nouvel opus de Corto Maltese, « La ligne de vie », a permis de sauter de l’administratif et du financier au côté créatif (même si les deux sont indéfectiblement liés, comment créer si on n’a pas d’argent, et sous quel statut pouvoir signer des contrats pour gagner de l’argent ?). La rencontre était animée par Thierry Lemaire.

Les deux auteurs étaient présents et nous ont montré sur écran des planches de ce nouveau tome. On a pu admirer la maestria de travail des couleurs de Ruben Pellejero qui joue avec les aplats de couleur pour créer de la profondeur, des ambiances, des jeux de renvois sur les pages. Une approche originale qui crée une atmosphère particulière au fil des pages.
Les recherches pour le scénario de Juan Diaz Canales sont denses, car dans la lignée de ce que faisait Hugo Pratt, il s’agit de mêler la réalité avec ces personnages, ces événements historiques, à la fiction en gardant une part de magie, de rêve et d’aventure.

Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero ont raconté leur plaisir à pouvoir continuer cette collaboration, il s’agit déjà de leur cinquième aventure de Corto.
Les albums s’enchaînent et les auteurs ont une certaine liberté pour pouvoir raconter et dessiner des intrigues tout en restant dans la lignée de l’œuvre originale.
Les origines de ce projet, la rencontre, leur collaboration et bien sûr, cette nouvelle histoire, autant de sujets à raconter tout au long de cette rencontre qui se déroulait au théâtre d’Angoulême.
Et tant de choses à voir et à entendre
Voilà donc deux exemples parmi d’autres des conférences ayant eu lieu à Angoulême. Vous pouviez découvrir des auteurs et leurs manières de travailler, qu’ils soient français, espagnols, japonais ou d’autres pays du monde, vous pouviez comprendre les rouages du métier d’auteur, vous pouviez voir des artistes dessiner sous vos yeux, découvrir des domaines de la BD moins mis en avant, comme le fanzinat ou le numérique. Il y en avait pour tous les goûts et quatre jours, c’est bien trop peu pour faire le tour de ce beau festival, malheureusement entaché par cet événement désastreux, le viol de « Chloé » et ses rebondissements inattendus avec son licenciement.
Nous espérons tous dans l’équipe de 7BD qu’elle trouve de véritables soutiens, un nouveau travail et que justice lui soit rendue par la condamnation de son agresseur.



on ne voit pas grand chose des planches
Merci pour ce retour Louis. Tu parles de quelle expo parmi celles évoquées ?