Au cours de ce fabuleux week-end d’ouverture du festival d’Amiens; j’ai pu entendre s’exprimer le Dieu vivant du manga : Naoki Urasawa. Beaucoup. A la conférence de presse, à l’inauguration, pendant la masterclass, pendant la visite de l’expo (voir épisode 3)
Et, bonne nouvelle, ce n’est peut-être pas un Dieu, juste une rockstar (ce qui est déjà pas mal), mais il parle aux gens simplement, avec cœur et humour. Voici un panorama des meilleurs moments de sa visite.

Sommaire de l'article
Si vous avez raté le début…
Ne manquez pas notre Episode 1 : Rendez-vous à Amiens
ni notre Episode 2 : Rendez-vous à Amiens (2) : les expositions
Et encore moins notre Episode 3 : l’expo Naoki Urasawa
Urasawa, l’homme derrière le mangaka
Naoki Urasawa est une légende vivante. C’est un fait et il en est bien conscient. Lors de ses interventions, il ne minimise pas ses qualités, sans en faire étalage. il sait d’une plaisanterie rappeler qu’il est excellent, mais il rappelle aussi que son envie permanente de scribouiller est cause d’un travail acharné.

Tiré de l’expo (et de Manben, l’excellent Artbook), ce souvenir d’enfance d’Urasawa de sa grand-mère qui lui disait toujours « Arrête de scribouiller et travaille ». Heureusement pour nous, il n’a jamais arrêté de scribouiller et c’est devenu son travail. Au passage, N.U. a vivement réagi à ce dessin pendant l’expo : « ma grand-mère s’endormait souvent comme ça, la tête sur la table ! »
N.U. : « J’ai commencé à écrire et dessiner des mangas à l’âge de cinq ans. Ma méthode, c’est vraiment de transcrire les images que j’ai dans ma tête librement sur des feuilles. C’est difficile de décrire mes techniques ou mes méthodes, puisque je fais ça naturellement depuis mes 5 ans. C’est un peu comme si on me posait la question « Comment vous mangez ? Comment vous respirez ». Quand on fait quelque chose depuis son plus jeune âge, on ne se pose pas la question. Le dessin, c’est pareil, si on dessine depuis tout petit, ça devient aussi naturel que manger ou respirer. »
Professionnellement, Naoki Urasawa travaille depuis 42 ans. Pendant des années, il a jonglé entre deux séries en parallèle. Il produisait Yawara en même temps que Pineapple Army. Plus tard, il menait en parallèle Happy et Monster. Il réalisait entre 130 et 140 planches par mois !
Pendant près de vingt ans, il a tenu ce rythme. Une série hebdomadaire, une autre bimensuelle, ce qui lui faisait six dates de rendu de planches par mois.
N.U. : « Quand je repense à cette période, je peux dire que c’était un véritable enfer. Imaginez un peu les conditions de cette vie : quand on fait un travail difficile, on peut parfois se dire « après cette semaine, je vais me reposer » ou « à la fin du mois, je fais une pause ». Mais en fait, ça n’existe pas. Pendant 20ans, il n’y a aucune pause et quand je regarde à l’horizon je ne vois que des dates de rendus pour l’éternité. Heureusement, j’ai pu survivre à cette période. »
N.U. : « À ce moment-là, je pensais beaucoup à Osamu Tezuka. Il livrait entre 500 et 600 pages par mois. Un jour, Tezuka Productions m’a montré son planning du mois de novembre 1977. On y lisait: Champion Magazine, Champion Magazine, Champion Magazine, … et un autre magazine, tous les deux hebdomadaires ! Cela faisait huit dates de rendu par mois pour ces magazines. »
Il ajoute encore plusieurs noms de magazines qui abritaient d’autres séries de Tezuka, renchérit avec les conférences à l’université, des projections, des avant-premières…
N.U. : « Je me suis dit : les êtres humains ne devraient pas vivre comme ça. Malheureusement, sa vie a été courte, il est mort à 60 ans. Moi, j’ai décidé que je ne vivrais pas comme ça. »
Effectivement, Naoki a un peu levé le pied et se contente de produire Asadora. Mais ça ne veut pas dire qu’il jouit d’une confortable pré-retraite : l’homme a maintenant 65 ans et donne libre cours à ses autres passions : la musique en particulier, puisqu’il compose, joue, enregistre des disques (dont il assure bien la promotion au cours des interviews) et donne des concerts (notamment deux pendant le festival, on y reviendra).

Urasawa et la technique
Que conseillerait-il à un jeune mangaka ?
Je dis toujours qu’il faut absolument savoir raconter une histoire en 8 pages. S’il veut ensuite passer à une histoire plus longue, un 24 pages par exemples, il lui suffira de faire trois épisodes de 8 pages, parce qu’il saura en faire une en 8 pages. C’est donc ça l’important.
A-t-il encore recours au dessin d’observation ?
L’observation est très importante pour lui. Il a une très bonne mémoire et se moque gentiment d’Anthony Pardi (qui l’interviewe pendant la masterclass) en l’assurant qu’une fois rentré au Japon, il pourra faire son portrait si celui-ci commet un crime.

Dessin traditionnel ou digital ?
Urasawa adore dessiner des mangas. Dessiner à la main n’est absolument pas une peine. il adore toujours dessiner sur des feuilles et ne voit pas la nécessité de changer d’outil. Beaucoup dessinent aujourd’hui sur des tablettes mais pour faire des progrès il faut dessiner beaucoup à la main sur du papier.
N.U : « Quand on travaille en numérique, si le trait n’est pas bien fait, on peut le supprimer et corriger tout de suite. On peut corriger sans fin. Alors que sur une feuille, si le trait est fait, c’est fait et on est donc obligé de se donner corps et âme dans chaque trait qu’on fait et on n’a pas le droit à l’erreur. Je dessine souvent sans esquisse, j’utilise directement le pinceau ou le stylo et je n’ai pas non plus envie d’employer de blanc. je fais donc tout ce que je peux pour ne pas faire d’erreur. Quand ça se produit, c’est catastrophique, mais c’est cette expérience qui est importante. Et si on fait cette expérience des milliers de fois, c’est sûr qu’on fait des progrès en dessin ! »
Pourtant quand on feuillette son artbook, on peut constater de très beaux dessins numériques d’Urasawa. Il va de soi qu’il a essayé le medium. Mais visiblement, il est revenu à une défense pure et dure du dessin traditionnel.
Argument final, quand on dessine en numérique, il n’y a pas de réalisations matérielles, il n’y a que des fichiers sauvegardés sur ordinateur. Alors que quand on dessine à la main, à la fin de la vie, il y a des tonnes de dessins, des tonnes de fichiers. Il préfère vivre comme ça et laisser un héritage visible et matériel.
Urasawa et les autres arts
Le cinéma
Même si cela n’a pas été un vrai sujet dans les interviews, il a été abordé à plusieurs reprises au cours de la visite du mangaka.
Au cours de la conférence de presse, à la question « Quels films ou réalisateurs vous inspirent ? », il répond :
N.U. : « J’aime beaucoup Hitchcock, malheureusement je n’ai pas encore vu tous ses films, je continue à les découvrir . Mon préféré, c’est Rear Window (Fenêtre sur Cour). Au début du film, on voit la succession de plans : un appareil photo cassé, la photo de la voiture de sport, l’image la jambe dans le plâtre. En quelques secondes, on sait exactement ce qui est arrivé au personnage principal. Hitchcock réalise des œuvres parfaites et je rêve de créer des œuvres similaires. A l’opposé de Hitchcock, j’adore les frères Coen, surtout leur film Fargo. Evidemment leur cinéma est très loin de l’esthétisme d’Hitchcock, mais il y a un décalage, un équilibre déphasé que j’adore. Le film est vraiment superbe, mais la série télé aussi est excellente. Je suis heureux quand je regarde cette série et je vous invite à la découvrir. »
Quand il répond à ces questions, on sent l’enthousiasme et le plaisir qui l’animent. On est tous le fan de quelqu’un et c’est amusant de le voir si admiratif du travail d’un autre. Il ne peut s’empêcher de mimer les scènes qu’il décrit et même si je ne comprenais rien du tout au japonais, j’ai été très fier et amusé de deviner « Fenêtre sur Cour » rien qu’avec les gestes décrivant l’ouverture du film !
Plaisir également de le voir, durant la visite, citer Dario Argento comme une de ses inspirations. Pas de doute, on est de la même génération lui et moi. 😛
La musique
Passionné de rock, Urasawa joue de la guitare, de l’harmonica et chante. Quand on lui demande avec quel musicien, il rêverait de collaborer, il évoque immédiatement Dylan. Il clame son admiration pour Bob. Mais précise tout de suite que si celui-ci lui demandait de jouer avec lui, il refuserait…. Il n’a pas le niveau nécessaire.
Si la guitare est son instrument de prédilection, il touche à tout et pour les démos de ses chansons, il joue aussi de la basse, de la batterie ou du clavier. En dessous de son garage, il a très envie de faire creuser une cave pour y loger un studio pour la batterie.

Son premier disque, il l’a acheté quand il était au collège. Avec son argent de poche il a acheté un album de Polnareff : « Live in Tokyo ». En rentrant chez lui, il a été très déçu par la qualité d’enregistrement du live qui ne rendait pas hommage aux compositions délicates de Polnareff. Il est retourné au magasin pour essayer de l’échanger contre un album studio, mais le patron a refusé tout net. C’était en 1973. Au cours du concert de la masterclass, Urasawa glissera une cover de « I love you because » de Polnareff, faisant écho à son « Because I love you » qui est la chanson d’Asadora.
N.U. : « Quelle audace j’ai de chanter ça devant le public français ! (rires) »
Son concert le plus inoubliable c’est le premier concert de Toto au Japon où Jeff Porcaro était absolument incroyable à la batterie. D’ailleurs, Urasawa n’est pas peu fier de préciser que sur son dernier album, il y a une prestation de Lenny Castro, percussionniste de Toto.

Et le manga dans tout ça ?
Et bien il n’est jamais loin. Quel que soit le sujet sur lequel on l’interroge, Urasawa revient en permanence à ce qui fait sa vie : le dessin.
Dans le prochain épisode (et oui), nous parlerons d’Asadora, sa série du moment. Rendez-vous donc à l’épisode 5.
Phil Caille
(Texte et photos)


