Suite des interviews données par le grand Naoki Urasawa aux RDVBD d’Amiens. Je vous fais un florilège personnel de ses prises de paroles (conférence de presse, masterclass, visite d’expo). Ne soyez pas étonnés si vous retrouvez certaines questions sur d’autres sites: Urasawa n’a donné qu’une seule conférence de presse, et si certains en recopient l’intégralité en laissant croire qu’ils ont eux-mêmes conduit l’interview, il faut être indulgent : c’est un beau rêve de fan…

Sommaire de l'article
Si vous avez raté le début…
Ne manquez pas notre Episode 1 : Rendez-vous à Amiens ni notre Episode 2 : Rendez-vous à Amiens (2) : les expositions Et encore moins notre Episode 3 : l’expo Naoki Urasawa
Et pourquoi pas l’épisode 4 ?
Pourquoi Amiens ?
Lors des quelques mots adressés au public d’Amiens lors de l’inauguration, Urasawa a expliqué pourquoi il avait répondu présent à une petite ville française.
N.U. : « C’est parce que, à l’âge de 8 ans, j’ai découvert la littérature de Jules Verne en lisant « Deux ans de Vacances » à la bibliothèque. C’est pour ça que je me sens chez moi à Amiens. D’ailleurs, j’aimerais bien aller dire à l’enfant que j’étais « un jour, tu vas aller à Amiens ».
Un mot sur sur l’affiche, suite à une discussion avec Anthony Pardi, responsable manga du festival.

Assez vite après avoir eu la confirmation de la venue de Naoki Urasawa, ils ont eu son accord pour réaliser l’affiche. Grande joie pour les organisateurs. Ils ont donc procédé comme d’habitude, quand ils correspondent avec un dessinateur lointain : ils ont préparé un book avec les différents monuments remarquables de la ville, afin que le Maître puisse faire son choix pour la composition de l’affiche. Grande joie quand ils ont reçu le projet : l’enthousiaste Urasawa n’a pas fait de choix entre les monuments ! Il les a tous intégrés dans une affiche mettant en scène ses propres personnages de mangas !
Une formidable mise en valeur de son propre travail, de la BD, du festival et de la ville d’accueil ! Pour qui en douterait, le meilleur, c’est Naoki !
Asadora, la seule série en cours d’Urasawa (pour l’instant)
Tout le monde connaît maintenant l’origine du nom de la série Asadora : C’est l’abréviation de asa dorama, littéralement « drama du matin » : une série très populaire diffusée tous les jours sur la chaîne publique japonaise NHK. Comme l’auteur avait l’intention de raconter la vie d’une femme et que c’est un sujet habitel de ce drama, il a trouvé naturel de donner à son héroïne le nom d’Asadora.

Quand on lui demande comment lui est venue l’idée du projet, Urasawa se montre volontiers facétieux :
N.U. : « Quand la première idée d’Asadora est venue à mon esprit, j’ai fait un rough de cette image ! Malheureusement, je ne suis pas encore arrivé à cette scène, je ne peux donc pas en parler… »
Il se fait pardonner en étant plus volubile :
N.U. : « Tout est parti d’une envie : raconter l’histoire d’une pilote. Je me suis donc renseigné et j’ai découvert qu’au Japon, on peut passer son permis de pilote à 17 ans. Puis j’ai commencé à chercher les événements marquants au Japon et je suis tombé sur le grand typhon de 1959 dans la baie d’Ise. Moi-même je suis né en 1960 et quand j’étais enfant ma mère me parlait souvent de ce typhon encore cité aujourd’hui car dévastateur.
Puis, j’ai continué à creuser dans l’histoire du Japon et j’ai choisi l’année 1964, celle des Jeux olympiques de Tokyo, pour que mon héroïne, Asa, devienne pilote. Elle aurait donc 17 ans en 1964, ce qui lui ferait 12 ans au moment du typhon. 9a tenait bien et ça me paraissait parfait pour raconter l’histoire d’une femme avec ce contexte historique.
C’est ainsi que je me documente pour écrire une histoire. Je me suis ensuite renseigné sur les techniques de pilotage. J’ai même rencontré le meilleur pilote de l’histoire, qui est malheureusement décédé entretemps. Il avait plus de 100 ans quand je l’ai vu, et j’ai beaucoup appris grâce à lui. Par exemple, il n’avait pas pu être kamikaze pendant la guerre parce qu’il était trop grand. Il n’a pas piloté de « Zéros », il a donc affecté à une autre sorte d’avion pour bombarder les cuirassés américains, même s’il était quasiment impossible de viser à une telle distance. Il devait suivre les ordres, même inutiles. Tous ces témoignages m’ont permis de construire concrètement personnage le personnage de Kasuga.

Enfin, j’ai rencontré un biologiste pour lui demander si « la Chose » dans l’histoire pouvait exister en réalité. Il m’a confirmé que ce n’est pas possible ! »
(rires) Comme je l’écrivais plus haut, Urasawa s’amuse beaucoup et de tout et il sait emporter son auditoire. Comme quand il déclare que pour être intéressant, les personnages doivent désobéir à l’auteur (même s’il n’est pas le premier à le dire).
Il sait que son public le considère comme un auteur « sérieux » à cause de Monster, 20th Century Boys ou Billy Bat. Mais il n’en est rien et c’est aussi une des raisons qui l’ont poussé à créer Asadora.
Quant à sa prédilection pour les personnages féminins forts et indépendants, elle lui vient de sa mère qui nourrissait toute sa famille car son père ne travaillait pas vraiment. Aujourd’hui, sa mère a 97 ans et elle est en forme !
Lorsqu’on lui demande un petit aperçu de ce qui va se passer dans Asadora, Urasawa se contente d’expliquer que puisque la scène d’ouverture se passe en 2020, il faudra bien qu’il raconte la vie de son héroïne jusque-là. Sachant qu’elle est née en 1947, cela nous laisse quelques chapitres ! Dans la plupart des mangas, les personnages ne vieillissent pas, mais ce n’est pas le cas pour lui et il se trouve qu’il est assez doué pour représenter les personnages qui vieillissent (C’est lui qui le dit et on l’approuve.).
Un (tout) petit tour du côté de Monster
Parmi l’ensemble de ses œuvres, quelle série lui a apporté le plus de satisfaction artistique au moment de sa création, et laquelle s’est révélée la plus éprouvante, à terminer ?
N.U. : « Tous mes titres ont été difficiles à faire. Je dirais que mon manga préféré est Happy ! [Note personnelle : moi aussi !]. Ce n’est pas celui que je considère comme le plus réussi, mais c’est celui avec lequel j’ai eu l’impression de vraiment casser des normes.
« En revanche, le moment le plus pénible de ma carrière, c’est sans doute la fin de Monster. J’ai eu l’impression de mener un entretien avec Johan : qui est-il ? Pourquoi agit-il ainsi ? Qu’a-t-il fait exactement ? Et je me posais ces questions dans une atmosphère très lourde et ça a été très dur. Même si j’étais dans mon atelier, j’avais l’impression d’être entouré de cadavres. Mon corps commençait à être gonflés : mes yeux, mon nez, mes oreilles, même mes dents ! Et quand on regarde mes photos de cette époque, on voit bien que mon corps et mon visage étaient gonflés. Je n’avais plus de défenses physiques. C’est dire à quel point Johan était un personnage terrifiant…

Urasawa et la France
Quel est son rapport à la France ? Il se sent honoré, par exemple, il a visité peu de temps avant le festival la bibliothèque Richelieu à Paris. Comme il a pu y trouver la plupart de ses titres, il était ravi. Il se sent vraiment à l’aise en France et en mesure de communiquer avec son public.
Son œil s’éclaire d’une étincelle amusée et il repart en mode léger : « J’adore les baguette et le beurre français ! (rires) C’est impossible de se procurer au Japon du pain et du beurre aussi bons qu’en France. Il y a quelques années, j’ai passé un mois à Paris, et j’ai appris une phrase : « une demi-baguette, s’il vous plaît ». (rires) Quand j’ai vu la boulangère couper la baguette en deux, j’étais tellement content. « Oui, ma phrase a marché ! » (rires)
Pendant la masterclass, Anthony Pardi lui a demandé si la nourriture était quelque chose d’important dans ses mangas et Urasawa s’est écrié : « Est-ce qu’il y a des gens qui ne s’intéressent PAS à la nourriture ? »
Et ensuite ?
Connu pour la diversité de ses thèmes, sport, fantastique, science-fiction, entraînement militaire, humour… Y a-t-il encore un style de mangas qu’il rêverait de développer ?

N.U. : « J’ai toujours envie d’explorer des univers que je n’ai jamais traité. Il y a des auteurs qui poursuivent une même histoire ou un même univers pendant des centaines de tomes, mais moi, j’en suis incapable, car j’ai trop envie d’aborder des univers différents. C’est aussi pour ça que mes œuvres se terminent souvent autour du vingtième tome : j’ai trop envie de traiter de nouveaux univers.
J’ai abordé un jour le manga d’époque, manga de samouraï, mais c’est un genre auquel je voudrais m’attaquer plus sérieusement et essayer de l’approcher sous un angle nouveau. »
S’il finit Asadora en une vingtaine de tomes, comme il en a l’habitude, on peut peut-être espérer un formidable manga de sabre d’ici cinq ou dix ans ? Sauf si autre chose le passionne dans l’intervalle ! Pourquoi pas le surf ? Il en a parlé aussi comme d’une activité qu’il adorerait essayer… si les combinaisons n’étaient pas si étroites ! En tout cas, quel que soit son choix, nous serons au rendez-vous !
Ne me dites pas qu’il y a encore un épisode !
Et si, cher lecteur, un dernier, c’est promis. Mais je ne voudrais pas quitter les rdvbd d’Amiens (qui doivent se terminer définitivement au moment où j’écris ces mots), sans vous parler de la très belle exposition Urasawa qui se tient à la Maison de la Culture (et qui sera visible tout l’été.
Alors, rendez-vous à l’épisode 6 !!!
Phil Caille
(Texte et photos
pour les dessins, voyez Naoki)



Oh la chance de rencontrer ce mangaka extraordinaire. J’ai lu Monster 4 fois !!! Toujours en bibliothèque…Faut vraiment que je me l’achète.
Je viens de commencer Asa.
Merci pour cette belle interview cela m’a permis de découvrir le personnage qui a l’air fort sympathique et beaucoup plus jeune que je ne l’imaginais.