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dimanche 20 avril 2014

Rencontre avec Lupano et Cauuet pour Les Vieux fourneaux T1: Ceux qui restent


C'est le printemps, oui, depuis le mois dernier d'ailleurs ! Bon, je reprends ma copie. C'est Pâques ? Pas encore, en tout cas, le pâques des œufs et du repas de famille, c'est la semaine prochaine ! Bon... Les vacances de Pâques ? Pas mal, mais peut mieux faire.
D'accord, je profite donc du manque de convivialité du calendrier pour aller rencontrer Wilfrid Lupano et Paul Cauuet (avant de cliquer, cher lecteur, sache que la dernière mise à jour de son blog date de 2011) pour une nouvelle rencontre organisée par Dargaud !
En effet, ces deux amis de dix ans ont sorti une BD « Les Vieux Fourneaux » dont le premier tome s'intitule sobrement « Ceux qui restent ».

L'histoire raconte les retrouvailles de trois vieux amis, Antoine, Pierrot et Mimile, tous quasi-octagénaires, à l'occasion du décès de Lucette, la femme d'Antoine. Ces retrouvailles, qui se déroulent dans leur vieux village d'enfance - car les trois taquins se connaissent depuis leur prime jeunesse – vont prendre une direction inattendue, la toscane ! Avec pour compagnie la petite-fille d'Antoine, enceinte de sept mois.
Ce périple va permettre de comprendre quelles furent leur vie, leurs choix et leurs engagements. Une odyssée cocasse qui, à travers les regards de ces quatre personnages, nous offre de beaux moments tout aussi drôles que tendres.


Et devant nous, assis à une petite table, les deux auteurs disponibles pour nous raconter l'envers du décor...
Par rapport à leur collaboration précédente, « L'honneur des Tzarom » paru chez Delcourt, « Les Vieux Fourneaux » a représenté un vrai virage. Partant de l'envie commune de faire un projet plus personnel, Lupano et Cauuet ont réfléchi chacun de leur côté. Quand ils se ont échangé les fruits de leur réflexion, il en est ressorti un point commun : l'idée de parler de la génération de leurs grand-parents. Des gens nés dans le milieu des années trente, qui ont connu une guerre mondiale et tous les bouleversements de la société qui ont suivi – et Dieu sait qu'il y en a eu -, de l'après-guerre à aujourd'hui ! Le choix des auteurs s'est orienté sur des personnes issues d'un milieu populaire, avec le langage et les expressions de ces périodes-là qui affleurent à tour de bras dans le recueil. Qui ne se souviendra pas de Pierrot lâchant « J'en ai connu des pompes à vélo mais alors lui ! ». Et puis, cela changeait des visages lisses et des personnages jeunes en découverte du monde.

Outre la joie de creuser le bon filon avec ces protagonistes âgés - un créneau peu exploré en BD - Lupano explique que ce fut aussi un bonheur de scénariste ! Il a pu balayer l'histoire de la France, faire naître ses intrigues dans les moments forts de la vie de ses héros et explorer différentes époques. Le panel s'est encore élargi après avoir décidé que Mimile serait un marin au long cours, Pierrot un citadin et Antoine un campagnard ! Ouverture d'univers différents et afférents par leur lien d'amitié.
Lupano sait qu'il lui faut, une fois qu'il a défini où il va, un à deux mois pour parvenir à un scénario paginé, découpé et dialogué. Il a opté pour un ton doux-amer car à ses yeux, l'âge des personnages s'y prête. Il voit la vieillesse comme un moment de la vie où tout s'accélère, où l'on se trouve plus proche de la fin que du début, un âge tragique avec un potentiel comique. En effet, « qui ne s'est jamais moqué du décalage de ses grand-parents avec la réalité d'aujourd'hui ? » lance Cauuet. De plus, pour apporter un regard différent, Lupano a créé Sophie, future maman, électron libre qui équilibre la balance entre nos trois vieux routards.
Le dessin fut source de nouveaux défis pour Cauuet. Il commença par explorer « la grammaire des vieux », dessiner les visages, chercher où et comment se forment les rides, prêter attention à tous les seniors qu'il croisait.
Il alla aussi puiser l'inspiration ailleurs. Partant des acteurs Français tels Jean Rochefort ou Jean-Pierre Marielle (dans l'extrait en duo, plutôt jeune, pour les Grands ducs de Leconte), pour aller jusqu'à Là-haut (quel dessin animé !) de Pixar ou encore les Triplettes de Belleville (magie du scat) de Sylvain Chomet, le tout en passant par Grosland (un extrait approprié) – si si - et même par le père d'Homer Simpson (qui se souvient de son nom ?) !
En tout cas, cela donna lieu à des pages et de pages de recherche graphique avant de trouver un résultat intéressant. Et même dans le premier tome, les visages évoluent encore.
Les deux amis se sont rendus compte que les corps n'encaissaient pas le temps de la même manière. Celui-ci est voûté avant la retraite, celui-là droit et fringant à quatre-vingt ans, ce troisième est encore en forme à soixante-dix ans. Au final, Cauuet s'est aperçu après les avoir créé que ses personnages lui rappelaient des gens qu'il connaissait. Par exemple, pour lui, Pierrot a quelque chose de Moebius avec son crâne dégarni, son nez partant vers l'avant et ses lunettes ! Comparez donc la couverture de l'album avec la photo, moi, je trouve que c'est plutôt Antoine qui a un véritable air de famille avec notre Giraud préféré...

Après les personnages, la tâche du dessinateur n'était pas remplie pour autant, ce fut le moment de se frotter aux décors. Cauuet découvre que les choses sont bien moins simples qu'elles n'y paraissent. Le dessin d'un rond-point inclut les feux, la signalisation au sol, les décors centraux, les voitures et tout un tas de détails auxquels on ne pense pas du premier coup. Pour les maisons, il s'est (librement) inspiré de lieux qu'il connaissait. Heureusement, les sources de renseignements étaient tout autour de lui pour ce monde contemporain, quant aux les parties historiques, le site de l'INA fut une aide précieuse.
Cauuet en a profité pour essayer de nouvelles choses, tenter les ombres, le noir, délier son trait. Tout un travail effectué sur son dessin, en plus de ses recherches. La barre a été haut placée.

Tant de travail, mais pour un résultat impressionnant


Puis, avides de réalisme, nos deux compères sont partis refaire en voiture le trajet qu'ils imaginaient pour leur héros : de Toulouse à la Toscane. La plus belle inspiration ne vient-elle pas parfois des détails du vécu ?

Comme tout cela ne suffisait pas, Lupano a voulu intégrer une composante supplémentaire, un aspect militant, social. Il le pose chez Antoine, ancien syndiqué qui s'oppose aux méthodes du grand laboratoire pharmaceutique où il travaille mais aussi chez Pierrot, anarchiste qui continue ses petites actions visant à perturber le système. Pour l'engagement anar de ce dernier, Lupano a pensé à Robert Dehoux, anarchiste convaincu et débordant d'humour, qui eut la sage idée de bloquer un jour, avec ses collègues, toutes les agences bancaires de sa ville à l'aide... d'une boîte d'allumettes. L'homme, également auteur, nous a quitté en 2008.

Au travers de cette BD, explorant toutes ces possibilités, Lupano et Cauuet nous parlent de sujets qui les préoccupent, les interpellent ou les énervent. Ils évoquent le conflit des générations, la censure bête et grâce à tout cela, ils parviennent à créer l'empathie du lecteur pour le vieux trio, nous poussant à nous demander « Et moi, quel vieux grincheux vais-je devenir ? »
Mais le constat d'échec que font ces trois hommes n'ayant pu changer le monde n'est-il pas un message profondément pessimiste ? Et bien non, car il ne s'agit point d'un bilan. Le combat continue et Lupano rappelle que le plus important n'est pas de perdre ou de gagner, c'est de résister, de refuser !

Si le tome un des aventures des vieux fourneaux sort en avril, le second tome est prévu pour octobre et le tome trois, et bien, le tome trois, Lupano est actuellement sur le scénario. Leur idée consiste à réaliser une série feuilletonnante à épisodes bouclés. Espérons que l'on n'a pas fini de rire et pleurer avec ces Pieds Nickelés Senior.

Toutefois, avant d'arriver à la version finale de l'album, il y eut un cap difficile à passer : celui de la couverture. Au départ, Caueet a travaillé sur un dessin montrant les personnages levant les poings. Mais une série baptisée les Vieux Fourneaux avec des hommes dressant un poing revendicateur, voire revanchard, risquait de créer une confusion, faisant croire que la BD traitait d'une usine de sidérurgie en crise. Lupano et Cauuet était dans une impasse. Pour en sortir, ils ont alors demandé un regard extérieur, celui de Philippe Ravon, directeur artistique chez Dargaud. Ce dernier, très réactif, leur fit plusieurs propositions artistiques, dont une couverture orange et une couverture jaune. L'orange sert pour l'édition spéciale et la jaune pour l'édition que vous trouverez en librairie. Ce qui leur a plu, c'est le double niveau de lecture de ces propositions. De loin, on voit des silhouettes noires se découper sur fond jaune – ou orange, selon la couverture-. Et de près, on voit distinctement les personnages dessinées.

Une couverture à double sens

Et puis, à leurs yeux, cela renvoyait assez bien aux affiches de pub des années soixante ou à celles de Jacques Tati. L'album était finalisé, et prêt à être distribué dans les bacs.

Mais du coup, se pose une dernière question : Pourquoi ce terme de Vieux Fourneaux ?
Sourire et réponse de Lupano, tout simplement à cause de la chanson de Brassens « Le temps ne fait rien à l'affaire » où il utilise l'expression de vieux fourneaux, parmi d'autres, pour parler des vieux.
Ces vieux fourneaux évoquait également pour Lupano les fourneaux de Florange, allumés depuis leur création et qui, une fois éteints, ne pourraient plus être relancés. Une symbolique forte, qui recoupe le destin de ces trois héros ainsi que leurs combats.

Ces trois vieux grognons qui font de cette BD une œuvre touchante et juste. Quand vous aurez fini de lire ce premier tome, pensez à aller partager le temps des vieux fourneaux qui vous entourent. Peut-être parce que c'est l'occasion de découvrir que parmi eux, vous avez un Pierrot, un Antoine ou un Mimile. Et surtout parce que ceux qui restent, passés un certain âge, ne restent jamais suffisamment longtemps.

Une fois n'est pas coutume, je laisse le mot de la fin à Robert Dehoux :
« Nous ne sommes vraiment pas faits pour vivre comme nous. »


Zéda se promène sur les sentiers du Sud avec les trois vieux fourneaux



1 commentaire:

Juju Gribouille a dit…

Lupano et Cauuet étaient présents le week end dernier au festi BD Pyrénées que j'ai présenté... je n'ai pas pu aller les voir par contre.
Mais ta chronique donne envie de découvrir ces 3 papys !

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