À l’heure des écrans, qui nous fait encore découvrir de nouvelles BD ?

Il est déjà tard, tu fermes Netflix. Tu fais défiler ton feed Instagram. Une vidéo YouTube attire ton attention. Un nouveau trend TikTok d’accapare. Puis, au détour d’une chronique, d’un podcast ou d’un article de blog, tu découvres une bande dessinée dont tu n’avais jamais entendu parler.

Quelques jours plus tard, elle est sur ta table de chevet.

Pour la grande majorité d’entre nous, cette scène est devenue banale. Et pourtant, elle raconte beaucoup de choses sur notre manière de découvrir des livres aujourd’hui et notamment la façon de découvrir de nouvelles BD.

J’ai eu envie d’écrire cet article après avoir lu moi-même plusieurs articles sur un sondage qui nous intéresse, nous, lecteurs de BD en tous genres.

Le dernier baromètre du Centre National du Livre (CNL) et d’Ipsos* confirme une tendance préoccupante dont on se doutait : les Français lisent moins souvent, moins longtemps et consacrent davantage de temps aux écrans. En deux ans, la part des lecteurs réguliers est passée de 61 % à 56 % ↘️. Le nombre moyen de livres lus dans l’année est tombé d’environ 22 à 18 ouvrages ↘️. Dans le même temps, les écrans occupent une place toujours plus importante dans notre quotidien ↗️. C’est dommage, mais je pense que ces chiffres ne surprendront pas grand monde.

Le livre n’est pourtant plus une ressource rare quand on voit le nombre de sorties mensuelles. C’est notre attention qui l’est devenue.

A partir de ma propre expérience, de mon rôle de blogueur et de micro-influenceur et dans ce contexte décrit par l’étude, je me suis dit qu’une question méritait d’être posée : aujourd’hui, qui nous donne envie de lire? Qui nous fait encore découvrir de nouvelles bandes dessinées ?

Comment découvrir de nouvelles bandes dessinées?

La bataille ne se joue plus seulement dans les librairies.

Le rapport du CNL met en évidence une évolution qui dépasse largement le monde du livre.*

Chez les 15-24 ans, le temps consacré quotidiennement à la lecture représente moins d’une demi-heure, alors que les écrans occupent plusieurs heures de la journée (jusqu’à 5h! ). Même chez les adultes, le temps de lecture continue de diminuer.

La concurrence pour notre attention est devenue immense et omniprésente (un vrai marché de l’attention):

  • Streaming.
  • Jeux vidéo.
  • Podcasts.
  • Réseaux sociaux.
  • Vidéos courtes.

Chaque contenu cherche à capter quelques minutes de notre temps et y arrive très bien. Au final, on y passe vite des heures.

La bande dessinée n’échappe évidemment pas à cette réalité.

Aujourd’hui, pour les auteurs et les éditeurs, le défi n’est plus seulement de publier un bon album. Il faut aussi réussir à le faire exister, à capter l’attention des lecteurs et à leur donner envie d’acheter l’album.

Et la BD dans tout ça ?

Le constat qui est fait dans cette étude pourrait sembler inquiétant. Pourtant, la bande dessinée ne s’en sort pas trop mal (par rapport aux autres livres) et conserve encore une place importante dans les habitudes de lecture.

Le baromètre révèle que près d’un Français sur deux lit des bandes dessinées ou des mangas. Cela confirme ce que beaucoup d’entre nous observent depuis plusieurs années : la BD n’est plus un genre de niche et la BD n’est pas que pour les enfants. Même si la bulle post-covid qui avait vu l’explosion des ventes de mangas s’est résorbée, la BD fait toujours pleinement partie du paysage culturel français. Toutefois en ce début 2026 les ventes sont à la baisse et de nombreux éditeurs indépendants sont en péril (notamment avec les déboires connus par le distributeur Makassar depuis le début d’année).

Mais là encore, une question se pose sur les habitudes des amateurs de BD, mangas et comics.

Comment un lecteur découvre-t-il aujourd’hui son prochain album ?

Autrefois, la réponse était souvent simple:

  • Une librairie.
  • Une bibliothèque.
  • Un magazine spécialisé.
  • Le bouche-à-oreille.

Aujourd’hui, le parcours est un peu différent et passe souvent par les écrans.

des enfants découvrent une nouvelle bande dessinée
Comment les lecteurs d’aujourd’hui et de demain vont-ils découvrir de nouvelles bande-dessinées ?

Les nouveaux conseillers en lecture.

Qui sont les créateurs de contenu : les conseillers 2.0 ?

On parle beaucoup d’influenceurs.
Ici-même sur 7BD, nous sommes pour la plupart des micro-influenceurs sur instagram (on est loin des influenceurs à plusieurs dizaines de milliers d’abonnés). On ne s’est pas encore mis à TikTok. Certains sont historiquement des blogueurs et sont allés ensuite vers les réseaux sociaux. D’autres se sont lancés sur les réseaux et ont eu envie de plus de liberté et d’espace d’expression pour partager leur passion de la BD et devenir blogueurs.

Mais, de façon générale, le terme d’influenceur est devenu un peu réducteur car certains vont au-delà. Dans le monde des réseaux sociaux et de la bande dessinée, il existe une grande diversité de créateurs de contenu.

On y retrouve des blogueurs, des vidéastes YouTube, des podcasteurs, des auteurs de newsletters, des comptes Instagram ou TikTok spécialisés, mais aussi des passionnés qui animent des communautés sur les réseaux sociaux.

Ils n’ont pas tous la même audience. Ils ne travaillent pas de la même façon.

Mais ils partagent une même envie : lire, sélectionner, expliquer et transmettre leurs découvertes et leur passion des BD, mangas ou comics.

À leur manière, ils participent tous à faire vivre la bande dessinée.

Plus que des influenceurs, qui sont ces nouveaux passeurs de lecture qui nous font découvrir de nouvelles BD ?

Le mot « influenceur » suscite parfois la méfiance. En cause les « grands » influenceurs en tous genres qui touchent un pactole avec leur activité. On est loin de ça dans le monde de la BD, mais quelques problématiques sont souvent mises en avant et suscitent des débats.

On pense immédiatement aux partenariats ou aux publications sponsorisées. Certains abonnés fuient automatiquement les chroniques indiquant qu’il s’agit d’un service de presse (SP), mettant en doute l’objectivité du lecteur. 

Pourtant, la plupart des créateurs de contenu spécialisés BD restent objectifs et font tout autre chose.

  • Ils lisent.
  • Ils comparent.
  • Ils prennent du recul.
  • Ils replacent un album dans son contexte.
  • Ils présentent un auteur.
  • Ils remettent en lumière un classique (et pas forcément que les dernières sorties).
  • Ils donnent envie de découvrir une œuvre que l’algorithme n’aurait probablement jamais proposée.

Autrement dit, ils font de la médiation culturelle (action qui vise à mettre en relation un public avec une oeuvre).

Certains pensent que si la BD présentée est un SP, le chroniqueur est contraint d’en dire du bien, sous peine de voir son partenariat annulé. Mais c’est souvent faux (en tout cas pour les comptes BD). Les créateurs de contenu reçoivent des SP en échange d’une chronique mais rien ne les empêche de dire qu’ils n’ont pas aimé un titre.
Toutefois, une lecture et un avis étant très subjectifs, on ne peut pas juste dire qu’un album est nul. Et c’est là aussi qu’on peut faire le tri dans les « bons » et les « mauvais » influenceurs/chroniqueurs. Le « bon » influenceur et créateur de contenu (comme nous sur 7BD bien sûr 😛 ) va argumenter et dire ce qu’il a ou n’a pas apprécié ou n’est pas à son goût, sans démolir un auteur ou une autrice (car il sait le travail que représente la création d’une bande dessinée).

Leur rôle ressemble finalement à celui des libraires, des bibliothécaires ou des journalistes spécialisés. Mais le créateur de contenu n’est pas là pour les remplacer, bien au contraire. Ce sont des rôles qui se complètent.

On peut considérer qu’il y a quand même une différence importante. Les influenceurs échangent chaque jour (et quelle que soit l’heure) avec une communauté qui apprend à connaître leurs goûts et leur regard. Les comptes sont donc aussi suivis par affinités de lectures.

Cette relation de confiance prend du temps et ne se construit pas avec un algorithme. Derrière chaque compte il y a un humain, un lecteur, un passionné. Ainsi, cette relation se construit au fil des lectures et des échanges.

Les nouveaux conseillers en lecture: les créateurs de contenus des conseillers 2.0 qui nous font découvrir de nouvelles BD
Les conseillers 2.0

D’aillerus, N’oublie pas de t’abonner à nos réseaux 😉

Une visibilité qui reste très inégale.

Cette nouvelle manière de découvrir les livres via les réseaux et à travers les écrans n’est toutefois pas parfaite.

David contre Goliath

Tous les albums ne bénéficient pas des mêmes chances d’être vus. Les grands groupes éditoriaux disposent de moyens et d’équipes de communication importantes. 

  • Ils envoient davantage de services de presse.
  • Ils organisent davantage d’événements.
  • Ils sont naturellement plus présents auprès des médias et des créateurs de contenu.

À l’inverse, de nombreux éditeurs indépendants travaillent avec des équipes réduites. Ils n’ont pas toujours le budget pour envoyer des services de presse et leurs nouveautés arrivent parfois tard chez les chroniqueurs.
Parfois même, elles passent complètement sous les radars.

Ce n’est pas forcément une question de favoritisme. C’est une conséquence directe de l’économie de l’attention. Un album dont personne ne parle a beaucoup moins de chances d’être découvert.

Algorithme quand tu nous tiens!

Plus un livre est visible, plus il sera recommandé. Et si on ajoute les algorithmes des réseaux qui ne montrent les posts qu’à une infime partie des abonnés, cela réduit encore les chances de visibilité.

Et donc ce cercle vertueux profite naturellement aux acteurs les plus installés. 

C’est aussi là que les créateurs de contenu indépendants ont un véritable rôle à jouer.

  • En restant curieux.
  • En allant chercher des ouvrages moins médiatisés.
  • En donnant leur chance à des maisons d’édition qui disposent de moins de moyens.

Mais la vérité c’est que le temps de lecture des créateurs de contenu est limité également. Rappelons que pour la plupart, ce ne sont pas des professionnels. Ils font ça en plus de leur activité principale et sur leur temps libre à concilier parfois avec une vie de famille ou des études. S’ils sont saturés de SP des grandes maisons d’édition, en plus du travail de publication, cela laisse peu de place à d’autres lectures. Et là, on est plutôt sur dans cercle vicieux.

Graphique de répartition des parts de marché de la bande dessinée en France (sources GfK / SNE 2022-2023)
9 Groupes d’édition se partagent les 3/4 des parts de marché tandis que des centaines de petits éditeurs ne représentent que 25%

À l’heure des algorithmes, la recommandation humaine devient précieuse.

Du ressenti et des avis personnels avant tout.

Netflix recommande des séries. Spotify recommande de la musique. Les réseaux sociaux sélectionnent les contenus qui apparaissent dans nos fils d’actualité. Les intelligences artificielles commencent elles aussi à suggérer des lectures. 

Toutes ces recommandations reposent principalement sur des données (coucou les cookies 🍪). Elles analysent ce que nous avons déjà aimé et nous enferment un peu dans les mêmes choses.

Un passionné fonctionne autrement. Il peut nous surprendre, nous emmener vers un genre que nous ne lisons jamais, nous convaincre d’ouvrir un album auquel nous n’aurions pas prêté attention. Il peut parfois faire un écart et sortir de sa zone de confort pour partir à la découverte d’un album différent de ses lectures habituelles.

Le paradoxe est là !

Nous n’avons jamais eu autant de recommandations automatiques. Et pourtant, la recommandation humaine n’a sans doute jamais eu autant de valeur.

Ce que les abonnés cherchent sur les comptes des réseaux sociaux comme Bookstagram ou BookTok, ce sont des ressentis, des avis personnels et véritables. Ils recherchent de l’authenticité et des recommandations sans bouger de leur canapé.

Quand le libraire se fait influenceur : l’alliance de l’expérience et du réseau.

Si les créateurs de contenu partagent leurs lectures au fil des services de presse reçus, le libraire, lui, travaille au cœur d’un catalogue monumental. Sa force réside dans son expérience et dans le volume et la diversité des albums qu’il manipule chaque jour, des grands classiques aux nouveautés les plus pointues en passant par les petites productions indé.

Cette vue d’ensemble lui permet de proposer un conseil ultra-personnalisé, adapté précisément aux goûts de la personne qui passe la porte de sa boutique. Il peut aussi vous aider à trouver la bonne BD pour un cadeau.

Mais surtout, les libraires ont été et sont obligés de s’adapter. Ainsi, la frontière entre le physique et le numérique est en train de s’effacer. Conscients des nouvelles habitudes des lecteurs, de nombreux libraires investissent à leur tour Instagram ou TikTok. Ils y présentent les sorties les plus attendues et surtout ils importent leur savoir-faire traditionnel, devenant ainsi des « conseillers hybrides » majeurs, capables de défendre un album aussi bien derrière leur comptoir que face à une caméra. Et en plus, cela leur permet de mettre en avant leur librairie et les évènements qu’ils organisent.

Et demain, comment découvrir de nouvelles BD ?

Pour revenir à notre point de départ, le rapport du CNL montre que notre temps de lecture ne cesse de diminuer.* Par contre le temps passé sur les écrans augmente, c’est donc bien là la première source d’information des lecteurs.

Cette évolution oblige les conseillers en BD à se réinventer et les créateurs de contenu à repenser leur manière de partager leurs découvertes et à évoluer en même temps que les habitudes.

  • Une vidéo d’une minute peut donner envie de lire.
  • Une publication Instagram peut attirer l’œil.
  • Une newsletter peut faire découvrir une nouveauté.

Nous sommes à l’heure du rapide, du consommable et du jetable. Aujourd’hui, notre attention est limitée et accaparée par les feeds. Alors c’est là qu’il faut être vu pour pouvoir conseiller les lecteurs.

La recommandation humaine, qu’elle vienne d’un écran, d’un journal ou d’un comptoir de librairie, reste la meilleure boussole pour guider les lecteurs. L’important est de partager cette culture avec honnêteté, sans surjouer l’enthousiasme (je déteste les « hype », « banger » et autres superlatifs autour de certaines sorties largement surcotées), mais en expliquant simplement pourquoi une œuvre mérite que l’on se pose pour la lire. Et parfois un avis suffit à faire se décider un lecteur hésitant. Parfois, une simple publication suffit à faire découvrir un album passé inaperçu jusque là.

Et, même s’ils sont délaissés, une chronique détaillée, une interview ou un dossier de fond restent irremplaçables pour comprendre une œuvre ou pour vraiment découvrir un titre et se faire une idée depuis son canapé. 

Je pense que les formats courts et les formats longs ne s’opposent pas. Tout comme les conseils en numérique ne remplacent pas les conseils en physique. Ils se complètent. 

C’est sans doute là que se dessine l’avenir du partage de la passion pour la bande dessinée. Créer l’envie avec un contenu rapide. Puis accompagner le lecteur avec une analyse plus approfondie ou en le dirigeant vers sa librairie favorite. Car au fond, le rôle que nous pouvons avoir sur notre blog consacré à la BD ou sur les réseaux n’est peut-être pas seulement de parler d’albums. Il est de créer la rencontre entre une œuvre et son futur lecteur.

infographie : qui nous fait découvrir de nouvelles BD : les chiffres clés de l'étude DNL / IPSOS 2025
Image récapitulative de l’article générée par IA

Et toi, comment fais-tu ?

Est-ce que tu te laisses plutôt guider par les conseils de ton libraire, de tes amis, par les chroniques sur les blogs, ou au hasard des publications sur tes fils d’actualité ?

Comment découvres-tu tes prochaines lectures ?

Raconte-nous en commentaire comment tu as découvert ta dernière BD coup de cœur.


Références

* Centre national du livre (CNL) / Ipsos, Les Français et la lecture – Baromètre 2025, avril 2025.

Pour prolonger cette réflexion :

  • Reuters Institute, Digital News Report 2024, sur le rôle croissant des créateurs de contenu et des communautés dans la découverte de l’information et des contenus culturels.
  • Ministère de la Culture, Pratiques culturelles des Français, qui documente l’évolution des usages culturels face au numérique.
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Juju Gribouille
Juju Gribouille
Rédac' chef de 7BD.fr Tombé dans la marmite du dessin dès l'enfance, je suis ensuite devenu un dévoreur de BD, de mangas et de comics, avec j'avoue une préférence pour le manga. Aujourd'hui, je coordonne l'équipe du blog et gère la technique. Et surtout, je partage régulièrement mes lectures avec toi, ici et sur les réseaux sociaux. Et toi, tu lis quoi en ce moment ? Rejoins-nous pour en discuter et donner ton avis !

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