vendredi 19 avril 2024

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Interview de Lisa Sanchis

Interview de Lisa Sanchis. L'autrice répond aux questions de 7BD.fr pour son album La Route du Bloc.
Photo copyright Lisa Sanchis

C’est à l’occasion de la sortie, il y a quelques mois, de sa première BD, « La Route du Bloc: une vocation à l’épreuve du réel » (lien vers notre chronique), que nous avons découvert le talent de Lisa Sanchis.
L’autrice, à la fois scénariste, dessinatrice et coloriste, a accepté de répondre à une interview pour 7BD.fr à propos de cette nouvelle aventure.

"La Route du Bloc" aux éditions Delcourt

« écrire et dessiner, en espérant que cela aurait un effet cathartique »

L.Sanchis

Christophe: Bonjour Lisa Sanchis.
Je vous ai découvert il y a quelques mois, via un grand nombre de relais sur les réseaux sociaux à l’occasion de la sortie de votre premier roman graphique, « La Route du Bloc », chez Delcourt.  
Pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours avant cette grande première?

Lisa Sanchis: Je suis graphiste de formation, en arts appliqués, et je travaille dans le milieu de l’édition depuis près de 14 ans.
Je crée des couvertures de livres, de la mise en page d’ouvrages divers. J’ai aussi publié comme autrice des livres d’éveil en tissu et des livres pratiques de couture.
« La Route du Bloc » est effectivement ma première bande-dessinée.

« En tout, c’est un projet qui m’a pris près de 4 ans. »

L.Sanchis

Dans « La Route du Bloc », on suit Benjamin, jeune homme surmotivé et investi, tout au long de son parcours d’apprenti chirurgien.
Comment vous est venue l’idée de ce que l’on pourrait qualifier de « reportage graphique » et combien de temps vous a pris la partie « enquête » de ce projet ?

Benjamin est mon compagnon depuis bientôt 15 ans.
Quand je l’ai rencontré il était en 6ème année de médecine et préparait le concours de l’internat qui déterminerait si oui ou non son rêve d’enfance (devenir chirurgien) se concrétiserait. J’ai immédiatement été impressionnée par la vocation qui l’animait et c’est un peu ce qui m’a fait tomber amoureuse de lui. On s’est rapidement installé ensemble et j’ai suivi de loin son parcours du combattant pour être thèsé et exercer en tant que chirurgien pédiatrique : les changements d’hôpitaux et de spécialité chirurgicale tous les 6 mois, les horaires à rallonges, les gardes qui vous font rater Noël ou le concert de votre groupe favori, le manque de moyens humains et matériels, la pression de la hiérarchie…
Mais il ne me racontait rien de tout ça en détail à ce moment là. Dans notre vie privée, on préférait largement parler d’autres choses que de ce qu’il vivait à l’hôpital.
Ce qui m’a donné envie de raconter son histoire c’est véritablement l’état dans lequel je l’ai trouvé au bout de ces 14 années d’études. Benjamin était au bout du rouleau, dans un état d’épuisement physique et psychologique extrême qu’il avait beaucoup de mal à faire comprendre à certain de ses proches.
À ce moment là, j’étais profondément démunie et en colère. Passé cet état, j’ai senti que ma seule arme était d’écrire et de dessiner, en espérant que cela aurait un effet cathartique pour lui comme pour moi. Comme chez le psy, je lui ai demandé de s’allonger sur le divan et de me raconter tout depuis le début, de vider son sac. J’ai passé environ un an à recueillir son témoignage et à le retranscrire. Ensuite il a fallu faire le tri dans toutes ses anecdotes pour construire un récit qui tienne la route, sans états d’âmes, et qui parle à tout le monde. En tout, c’est un projet qui m’a pris près de 4 ans.

L'hôpital, machine infernale ("La Route du Bloc")

« Je n’envisageais pas une seule seconde de faire un truc plombant »

L.Sanchis

A la lecture de votre livre, on est très rapidement impressionné par votre capacité didactique sur un sujet on ne peut plus pointu. Vous ne cherchez jamais à simplifier le sujet mais vous l’expliquez toujours de façon compréhensible pour cell•eux, comme moi, qui n’ont aucune base de savoir médical. 
Cette « vulgarisation » a-t-elle été l’une des difficultés inhérentes à la rédaction? Comment avez-vous procédé pour toucher le plus grand nombre?

Mon premier lecteur, c’est moi. Et je ne m’appartiens pas du tout au milieu médical. Quand j’interrogeais Benjamin je voulais être sure de bien tout comprendre, de ne pas passer à côté de quelque chose. Donc je lui posais bien évidemment des questions pour éclaircir ses propos, faisais des recherches sur internet sur des points particuliers (notamment le chapitre qui concerne les prélèvements d’organes sur cœurs arrêtés) pour bien visualiser ce qu’il me racontait.
Il n’y a pas eu de « travail » pour me mettre au niveau d’un certain public. Je voulais à la fois être au plus près de la réalité, qu’un médecin se reconnaisse et reconnaisse l’hôpital public que je décris (pour cela j’avais Benjamin pour me relire et me corriger si je faisais une bévue), et je voulais que quelqu’un n’y connaissant rien soit embarqué également.
Par ailleurs, je suis quelqu’un ayant un univers plutôt coloré, joyeux, naïf, où l’humour prend une place importante donc je n’envisageais pas une seule seconde de faire un truc plombant (bien que le sujet ne soit fondamentalement pas drôle…).

Perdre un patient... ("La Route du Bloc")

Vous émaillez les 200 pages de nombreuses références à la pop-culture et vous utilisez beaucoup l’humour pour contre-balancer un sujet très sérieux et potentiellement angoissant.
Quelles sont vos références dans ce domaine (séries, films, musique, …)?
Qu’est-ce qui fait vibrer, rire, frissonner… Lisa Sanchis?

  • Les Simpsons, Tex Avery, Wallace et Gromit, Les Moomins, les films de Miyazaki pour l’animation.
  • Mad men (pas sure que ce soit « pop » mais j’adore), Urgences, Scrubs, Friends pour les séries
  • Wes Anderson (avec un penchant particulier pour Moonrise Kingdom), Michel Gondry (« Eternal Sunshine of the spotless mind », mais ses clips aussi.) Bacri /Jaoui, Robert Zemeckis (je ne compte pas combien de fois j’ai vu La trilogie « Retour vers le futur » ou « Forrest Gump »), De Funès (surtout « L’aile ou la cuisse » avec Coluche) pour le cinéma.
  • « Le plus grand livre du monde » de Richard Scarry, ou «La maison hantée de Jan Pienkowski pour les livres jeunesse 80’s connus de tous (même sans le savoir).
  • L’attrape cœurs de Sallinger, Matilda de Roald Dahl, Harry Potter bien sûr, Misery de Stephen King en littérature…
  • Pour la musique « pop » ce sera Queen, Michael Jackson, Blur… et Jean Jacques Goldman ou Daniel Balavoine pour la chanson française

« Marion Montaigne m’a clairement influencé avec son
« Dans la combi de Thomas Pesquet » »

L.Sanchis
Benjamin, notre "héros" ("La Route du Bloc")

Lisa Sanchis, « La Route du Bloc » est votre première BD.
Pourtant, j’ai été assez étonné de votre maîtrise de son rythme de découpage, avec une grande liberté dans l’organisation des cases, et des choix graphiques assumés, traits noirs et aplats verts, jaunes et rose/orangés, qui facilitent la lisibilité des planches. Votre style est déjà immédiatement reconnaissable et sort d’un certain « moule ».
Dans le métier, avez-vous des mentors, des modèles qui vont ont influencé?

Enfant je lisais beaucoup Tintin. On avait la collection complète à la maison. Ce qui fait sans doute que j’ai gardé clairement une appétence pour la ligne claire. Je lisais aussi L’espiègle Lili (les histoires illustrées par AL.G uniquement) qui est un truc pour les fillettes des années 60 que lisais ma mère mais qui je pense m’a beaucoup marqué dans sa composition et la forme des visages…
À 12 ans, j’ai découvert ce qu’on appelle « la nouvelle bande dessinée » en lisant « Slalom » de Lewis Trondheim.
Au collège je passais toutes le semaines à la librairie Glénat (je suis Grenobloise) pour guetter le tome suivant. C’était ma BD préférée de tous les temps. Ça se passait à notre époque (bon, pas dans tous les tomes mais c’est vraiment les contemporains que je préférais), il ne se passait quasiment rien, on suivait une bande de potes, les dessins étaient « enfantins », mais les dialogues et les situations crées par Trondheim, son humour… je n’avais jamais rien lu de tel…
A l’époque il n’y avait pas internet et je mesurais pas encore le temps nécessaire à un auteur pour produire un tome suivant… donc en guettant mes « Lapinot » j’ai découvert Sfar (Donjon ou Le Minuscule mousquetaire), Satrapi avec Persepolis (la base), Sattouf of course qu’on ne présente plus et dont j’ai l’œuvre complète. Il y a aussi beaucoup d’autrices actuelles que j’adore comme, Marion Montaigne, Anouk Ricard, Aude Picault, Élodie Shanta, Camille Jourdy… Marion Montaigne m’a clairement influencé avec son « Dans la combi de Thomas Pesquet » pour le côté « vulgarisation d’un métier mystérieux ». Anouk Ricard et Élodie Shanta maitrisent l’humour absurde. Aude Picault et Camille Jourdy sont des autrices complètes (narration, sensibilité du dessin, travail de la couleur…).

La sortie d’un premier roman graphique, qui plus est dans une grosse maison comme Delcourt, ça signifie aussi aller à la rencontre de son public au cours de festivals et de dédicaces.
Comment vivez-vous ces moments face à vos lecteurs mais aussi potentiellement aux côtés de collègues plus établis dans le métier et dont vous pouvez admirer les oeuvres?

La BD c’est très solitaire comme boulot donc la rencontre avec les lecteurs c’est un peu la récompense. La sortie scolaire de fin d’année ! J’étais un peu nerveuse la première fois et je redoutais de faire un gros pâté dans un album tout neuf. Mais ça s’est toujours bien passé. Les gens sont adorables… ou muets. J’ai eu l’occasion de rencontrer pas mal d’autrices et auteurs que j’admire à Quai des bulles. D’échanger quelques mots. Et je n’ai pas été déçu ! Globalement dans le milieu de la BD les gens sont simples et ouverts d’esprits…

Tenir, jour après jour. ("La Route du Bloc")

Au sortir de votre livre, j’ai eu envie de m’écrier : « Encore »!
Planchez-vous actuellement sur une nouvelle idée et si oui, pouvez-vous nous en toucher deux mots?
Y a-t-il une chance que l’on recroise Benjamin un jour ?

La fin de « La Route du Bloc » est ouverte. Evidemment, il s’est passé des choses après pour Benjamin qui mériteraient d’être racontées mais ça n’est pas à l’ordre du jour. Peut être justement parce que ce n’est pas très drôle et que j’ai envie de garder toujours une part humoristique dans mon travail (NB : je rassure des lecteurs éventuellement inquiet sur le fait que Benjamin va aujourd’hui très bien). J’ai un autre projet BD sur un autre thème qui me touche de près. Ça touche aussi à la médecine et à l’actualité, mais ce n’est pas encore signé donc je ne peux pas vraiment en dire plus.

Merci beaucoup Lisa pour le temps que vous avez consacré à nos lecteur•ices.
Toute la rédaction de 7BD.fr se joint à moi pour vous souhaiter le meilleur pour cette année 2023… et la suite d’une carrière que nous suivrons avec le plus grand intérêt!

On se retrouve bientôt,
Christophe de Objectif Bulles

Vous pouvez retrouver la chronique consacrée à « La Route du Bloc » en cliquant ici!

Je serai chirurgien! ("La Route du Bloc")
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Christophe de Objectif Bulles
Christophe de Objectif Bulles
Christophe, néo-rédacteur chez @7bd.fr. Chroniques BDs, romans graphiques, comics et mangas sur Instagram: @objectifbulles Membre du jury du #prixbdstagram 2022.

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