samedi 13 août 2022

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Rencontre avec Guarnido et Diaz Canales, les auteurs de Blacksad

L’automne est bien là. Les feuilles
tombent, le vert cède la place à l’orange, un orange ayant tendance
à tirer vers le marron pour cause de pollution parisienne, et le
ciel se couvre pendant que les nuages nous crachinent dessus,
marquant ainsi leur mécontentement à l’égard de je ne sais pas
trop quoi, d’ailleurs.
 
C’est sous cette moribonde grisaille
que j’arpente le pavé, gris lui aussi, pour me rendre au siège des éditions Dargaud.
Là, je vais pouvoir rencontrer Juanjo Guarnido et Juan Diaz Canales,
les auteurs espagnols des aventures du félin anthropomorphe
Blacksad, John Blacksad.
 
 
 
En effet, s’opposant à la saison
taciturne et aux nuages pluvieux, les deux hommes ont sorti un album
lumineux, irradié par les champs jaunes et les ciels bleus :
Amarillo. Cette histoire offre un tournant dans la vie de Blacksad,
symbolisé par cette Cadillac jaune de 1954 qui traverse la couverture
(et le pays) à vive allure.
 
 
Amarillo, une couverture et une Cadillac Lumineuse
 
 
 
Un tournant, un tournant… C’est aller
un peu vite en besogne. Juan Diaz Canales nous explique que malgré
le calme apparent, la mort parsème les pages de ce volume de
quelques cadavres bien placés. Le drame couve sous la comédie, et Amarillo reste
un polar, sous forme de road-movie, mais un polar tout de même.
 
Juan Guarnido complète les propos de
son scénariste en rappelant que le fil conducteur de ce récit n’est
pas qu’une simple voiture, mais bien un meurtre qui va en entraîner
d’autres. Et, comme tout bon détective qui se respecte, Blacksad va
mettre
par inadvertance la patte dans l’engrenage, et se retrouver
entraîné à courir derrière un meurtrier pour récupérer cette
fameuse Cadillac.
 
 

 
 
Les deux auteurs ont l’air de bien
s’entendre. Il faut dire qu’ils travaillent ensemble depuis plus de
dix ans. Hé oui, rappelez-vous, Blacksad, tome un : Quelque part
entre les ombres, était paru en l’an deux mille. 
Leur complicité
s’est renforcée avec les années, même si la méthode de travail
n’a pas changé. Juan Diaz Canales nous explique qu’à chaque étape
de la création, que ce soit le scénario ou le dessin, ils échangent
beaucoup. Juanjo Guarnido complète à nouveau en précisant que tous
deux sont prêts à remettre sans cesse en question leur travail dans cet
échange constructif. Il pense que cette force vient sans doute du
fait qu’ils ont travaillé précédemment dans l’animation, où tout
se fait en équipe.
 
Au départ, ils échangeaient par fax
et pour cause, ils n’habitaient pas la même ville. Maintenant, avec les
scans, les capacités d’envois qui augmentent, bref, la technologie galopante, tout va plus vite.
Mais une chose est restée inchangée : cette remise en question
perpétuelle qui permet d’affiner autant l’intrigue que le dessin.
 Lunettes et regard malicieux, Juan Diaz Canales
 
 
 
Cette adéquation amène à une
histoire sombre sous des dehors joyeux et à des personnages
secondaires attachants. Je peux citer Chad, le lion écrivain
tiraillé entre la gloire de la réussite et l’amour des mots, Neal,
la hyène agent littéraire de Chad et avocat dragueur.
 
D’ailleurs, si Juanjo Guarnido a un
faible pour Neal, Juan Diza Canales a un attachement certain pour
Chad.
 
Deux personnages représentant deux
challenge différents. Neal était un défi graphique. Dessiner une
hyène, l’adapter au monde de Blacksad, d’accord ; mais comment la rendre
sympathique ? Après beaucoup d’essais, de travail sur des photos,
Juanjo Guarnido a trouvé l’idée : Neal la hyène se coiffe sa houppe
de poils, la rabattant en arrière, en même temps que ses oreilles.
Et quand il s’énerve, tout se redresse, et l’animal qu’il est
reparaît. Cette hyène rappelle combien il est difficile d’échapper
à sa propre nature. 
Pour Chad, le défi était dans l’écriture,
Juan Diaz Canales cherchait comment créer l’empathie pour ce lion
meurtrier. Le lecteur devait s’attacher à lui, pour pouvoir
comprendre quel lien se tissait entre Chad et Blacksad.
 
 
Le bouc et le regard rieur, Juanjo Guarnido
 
 
Mais la prouesse de cet album repose
aussi ailleurs, sur son univers de références, littéraires d’abord,
cinématographiques ensuite, et même historiques. Le tout dans un seul
cadre, l’Amérique des années cinquante.
 
La référence littéraire majeure est
la Beat Generation qui a influencé le principe même du Road-Movie.
On croise un personnage de flamand rose renvoyant à William
Burroughs, l’écrivain. Le prénom de Chad renvoie à Haldon Chase,
de son surnom, Chad le King, un ami de Kerouac. Jack Kerouac, qui
avec son roman « Sur la Route » paru en 1957, a jeté les
bases de cette Beat Generation. Quant au nom de la Hyène, Beato, il
rappelle le Beat et aussi la béatitude.
 
Neal renvoie à Neal Cassady, ami de
Jack Kerouac, membre fondateur avec l’auteur de « Sur la Route » de
la Beat Generation. Neal Cassidy qui était marié à une certaine LuAnne…
 
On pourrait citer maints et maints
autres exemples tellement le réseau de références est dense tout au long de cet
album.
 
L’attitude de Chad et de son ami
Abraham renvoie à la mentalité et les choix des membres de la Beat
Generation. Des choix représentant des engagements. Des engagements
en référence à des valeurs. Des valeurs soulevant des questions.
Questions que se pose les deux auteurs devant leur travail. Quelle
est l’importance de l’art ? Quelle est la limite entre le l’art du
travail et le travail de son art ?
 
A côté de la littérature, le cinéma ne manque pas à l’appel.
Juan Diaz Canales raconte que la documentation graphique ne peut être
éloignée des icônes de l’époque traitée. A côté de la
Beat Generation, apparaît l’univers du film « Sous le plus grand
chapiteau du monde » de Cecil B. de Mille datant de 1952,
dépeignant un directeur de cirque face à d’énormes difficultés
financières et la vie périlleuse d’une trapéziste. 
Juanjo Guarnido
précise que « l’équipée sauvage » est aussi citée avec sa
bande de motards menée par Marlon Brando, évoquée dans Amarillo par
les moutons Hell’s Angel.
 
Et le mouton leader du groupe, qui donnera le surnom de
Clarence à Blacksad, renvoie lui-même, discrètement, à l’ange
Clarence de « La vie est belle » de Frank Capra.
 
A côté de ces allusions artistiques,
il y a l’histoire; Le personnage du clown triste incarné par le koala
du cirque est une mise en scène du clown créé par Emmet Kelly,
artiste de cirque réputé des années cinquante, et même bien après, comme l’explique Juanjo Guarnido. 
Ce fut l’occasion pour moi de
découvrir cet artiste que je ne connaissais pas du tout. Je ne peux
que vous recommander d’aller découvrir ce chevalier à la triste
figure que fut Emmett Leo Kelly, et qui était, comme nous explique
Juanjo Guarnido, une immense star à son époque.
 
 
 
Et on pourrait tout aussi bien continuer
en parlant de la musique, dont les titres chantés dans l’album sont listés à la fin, pour tous ceux qui voudraient pousser l’immersion encore plus loin.
 
 
Une planche qui ne spoile pas, juste pour s’ébahir devant les dessins magiques de Amarillo
 
 
Et cerise sur le gâteau, Amarillo comporte aussi beaucoup
d’humour. Bien que Weekly ne fasse qu’une courte apparition, les
rencontres de Blacksad ne sont pas dépourvues de piquant grâce à Neal, aux
moutons Hell’s Angel, et surtout à un duo comique d’agents du FBI, déjà
aperçu dans Ame Rouge, qui ne démordent pas de l’espoir (vain ?) d’arrêter
Blacksad. 
Juanjo Guarnido voit ce duo qui poursuit derrière le détective
comme le coyote coursant beep-beep. Après discussion avec Juan Diaz
Canales, il a pu donner à certaines scènes un aspect cartoon,
rythmé et drôle, qui permet de faire des pauses dans les moments
violents et durs de cette BD. En effet, à travers ce voyage, ce sont
plusieurs communautés qui nous sont dépeintes, souvent à l’écart
de la société. Chacun d’entre elles a établi ses lois, que ce soit les moutons
sauvages, les gens du cirques, Chad et son ami Greenberg. Et c’est de
la confrontation entre ces mondes que naissent les conflits. Comme se
plaît à le rappeler Juan Diaz Canales, c’est ainsi que s’est
construit l’ouest. Par ces choix narratifs, il renvoie ainsi à notre
vision de l’ouest sauvage, où chaque rencontre était un nouveau
monde, une nouvelle vision, un nouveau combat.
 
 
 
A côté de tout cela, j’ai également également découvert de nouveaux aspects du personnage de Blacksad car apparaît
dans ce tome un membre de sa famille. Je vous laisse la surprise.
 
 
 
Avec Amarillo se termine le cycle des
couleurs primaires : rouge, bleu et jaune. Il succédait au noir et
au blanc des deux premiers tomes. Quel sera donc l’avenir de Blacksad
?
 
Pour les deux auteurs, peu importe le
leitmotiv qui guidera les prochains tomes, à supposer même qu’il y
en ait un. Le plus important est l’histoire. Et ils pressentent
actuellement qu’elle se déroulera sur deux tomes. Quelques idées
sont déjà en place, mais, comme nous le confesse Juanjo Guarnido, tout
est possible…
 
 
 
Fort de toutes ces informations, la
séance se termine. Je quitte ces lueurs jaunes et ce monde
anthropomorphe dur mais ô combien beau à regarder pour retourner
affronter ces malheureux pavés anthracites et ces silencieux nuages pleurnicheurs.
 
Heureusement, je n’y pense plus car je
n’ai qu’une envie, me replonger dans Amarillo, mais aussi dans toutes
les aventures précédentes de Blacksad pour chercher ces petits
clins d’œil qui m’ont échappé et pour ne pas décompter le temps jusqu’à la
publication du tome six.
 
 
 
 
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