Dans cet album en histoire complète « Jeune et Fauchée », Florence Dupré La Tour poursuit son cycle autobiographique. Cette fois-ci dans une vie d’adulte et abordant son rapport à l’argent.

TITRE : Jeune et Fauchée
AUTRICE : Florence Dupré La Tour
MAISON D’ÉDITION : Dargaud
LABEL : Charivari
ANNÉE : 2026
NOMBRE DE PAGES : 212
Sommaire de l'article
De l’Art de se raconter Soi
Florence Dupré La Tour est autrice depuis plus de 15 ans. Elle a incontestablement un style très reconnaissable. Elle varie de la fiction fantastique à l’autobiographie sans peine et est éditée par diverses maisons d’édition. Mais c’est chez Dargaud qu’elle publie ses confessions. Regroupant chaque sujet approfondi par un angle d’attaque différent.
Ainsi, en 2016 est paru « Cruelle » sur son rapport aux animaux (peu glorieux). Son diptyque « Pucelle », en 2020 et 2021 sur le tabou du corps, de l’intimité et de la sexualité. En 2023, c’est tout le pan de sa gémellité avec le diptyque « Jumelle » qu’elle évoque et analyse.

En 2026, celle qui depuis plusieurs années dissèque ses souvenirs, ses traumas, ses joies, avec détails et avidité évoque un nouveau tabou : l’argent.
Avec toute la justesse qu’on lui connaît, son graphisme singulièrement expressif et un humour corrosif, elle livre un album saisissant et redoutable sur la précarité financière et affective.
Une Adolescence à l’abri du Besoin ?
Florence grandit dans un foyer bourgeois et aisé. Porter le patronyme de « Dupré La Tour » est bien la preuve irréfutable d’une appartenance à la noblesse. Loin des contraintes destinées aux plus agé·es, le travail pour horizon seul du bas peuple, elle se rêve en chevalier et fantasme les fictions de miséreux.
Mais si l’argent ne semble pas être un problème pour la famille, il est difficile d’accès. Cloisonné, rationné et soumis à la Question de la Mère.

Ainsi, pour Bénédicte (sa sœur jumelle) et Florence, la quête du sou bienfaiteur relève souvent des allures d’épopée. Contraignant les filles à des besognes rémunérées bassement « chez certains bourgeois la pingrerie était un mode de vie. », à piquer à la source ou à se débrouiller par leurs propres moyens. Elles se déplacent donc en stop et apprennent à ne rien demander à leurs parents au risque de brimades continuelles.
On défile les premières pages de la vie d’ados des jumelles, du moment où essayer de s’émanciper du portefeuille des parents devient vital jusqu’aux premiers pas de la vie d’adulte de Florence.
Moins « jeune » mais bien plus « fauchée »
Florence rencontre Julien, ensemble c’est l’amour et la dèche. Malgré sa première expérience professionnelle dans le monde de l’animation, l’argent est au cœur des préoccupations. Le compagnon d’infortune est fainéant et rechigne à travailler. En parallèle, l’autrice découvre avec dégoût que son seul statut de femme lui confère un salaire moindre, peu importe si les responsabilités sont supérieures. Pour ajouter un peu de piment à la galère, Florence tombe enceinte.
Son compagnon, fidèle à lui-même n’a qu’une chose à gérer pendant cette première grossesse : trouver une maternité. C’est donc grâce à lui que Florence accouche dans une maternité insalubre, une « maternité chez les pauvres ». Un bel aparté pour dénoncer que la médecine aussi discrimine, rabaisse et traite le portefeuille avant l’être humain. Florence accouche, donc, dans des conditions déplorables qui la laissent handicapée, affaiblie et meurtrie.

Et sans crier gare, nous sommes déjà à la moitié du récit. Florence est mère solo de 2 enfants en bas âge, dans un appart miteux de Lyon. À partir de maintenant, la question de l’argent n’est plus seulement une question de survie, elle est également une question de paraître.
Habitat, miroir de vérité
Dans cette deuxième partie, l’autrice rapporte la grande précarité dans laquelle elle vit. Faisant fi de sa santé et de son bien-être, les enfants ne doivent manquer de rien. Véritable allégorie de sa déchéance, son appartement se craquelle, se fissure, laisse passer le froid, tombe en lambeaux… Pendant que dehors les faux semblants dominent, l’intérieur ne ment à personne.
On devient spectateur et spectatrice de la honte, la honte sociale d’être démunie, de ne pas oser demander de l’aide et de maintenir les apparences, coûte que coûte.

En parallèle de cette vie rude, les parents bourgeois de Florence reviennent sur le devant de la scène. Mettant en lumière une précarité moins abordée et pourtant tout aussi handicapante, la précarité affective…
Ce que « Jeune et Fauchée » dit de nous
Véritable réquisitoire contre la stigmatisation de la pauvreté, la honte de vivre dans un environnement démuni et le tabou du manque d’argent. Au-delà de la « simple » autobiographie (j’utilise les guillemets car rien n’est simple dans les analyses de l’autrice), elle traite d’un grand sujet de société et en dénonce les injonctions, les absurdités et la condition à laquelle elle nous soumet.
Le tabou de l’argent, de son manque, de la précarité dans laquelle il nous assujettit. Tout est cru, tout est brut dans ses pages. Il n’y a rien de poétique ou de beau à vivre ainsi caché, à survivre dans un lieu décrépi, à tenter de faire en sorte que ses enfants ne manquent jamais de rien et continuer, envers et contre tout, à faire semblant.
Je suis très admirative du talent narratif de Florence, ses écrits touchent car ils ne cherchent pas à enjoliver la misère, ils dépeignent la misère. La réalité crue, frontale, brutale, ses albums ne cherchent pas à vous faire fantasmer une réalité, ils bousculent, exploitent les failles et les faiblesses.
Une lecture marquante qui sort de l’intime pour toucher au public.

Avoir un jour connu cette désescalade sociale est indélébile; et si certain·es s’en sont sorti·es, Florence rappelle que les compagnons d’infortune sont encore légion dans les rangs des artistes.
Une œuvre brute et nécessaire.
Marion
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