Davy : Le tome 3 est un niveau au-dessus, on va découvrir comment fonctionnent tous les gens qui travaillent pour le Grand Tout, celui qui donne à papa Mort les noms de ceux qu’il faut aller faucher. Pour répondre à la question : oui, c’est créé au fur et à mesure. Au départ, il ne devait y avoir qu’un tome. Je ne savais pas qu’il y aurait deux autres tomes derrière. Mais à la fin du premier, j’avais des idées pour le tome 2 et le tome 3. J’ai décidé de faire l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. 96 pages pour chaque, ça permet de développer des idées. A chaque fois, dans chaque album, le premier chapitre termine le tome précédent. Le premier chapitre du tome 2 termine le dernier chapitre du tome 1 et le premier chapitre du tome 3 terminera le dernier chapitre du tome 2. Un peu comme des cliffhangers de fin de saison de série américaines. Après avoir clos le tome précédent, je dois lancer l’intrigue pour le tome en cours.
Dans le tome 2, je me suis dit « Quelle va être l’intrigue? » Quand je sais où je veux aller, qui je veux tuer, car « La Petite Mort » se termine souvent par des morts, se pose la question « Comment le justifier par la manière la plus intelligente qui soit ? » Et je suis obligé d’inventer des règles. Souvent, à la vingtième, vingt-deuxième page de « La Petite Mort », je donne des clés sur ce que va être la fin. Dans le tome 1, j’explique le principe de la fauche, dans le tome 2, j’explique le Mortus Operandi, comment apparaissent et fonctionnent papa et maman Mort, ce qui donne des indices sur la fin. Et dans le tome 3, à un moment, j’explique comment fonctionne le Grand Tout. Je me suis galéré ! J’ai fait un schéma… A chaque fois, c’est la page qui me prend deux jours ! Mais c’est l’architecture de l’aventure qui va arriver. Je suis parti petit et puis je m’éloigne. Plus la loupe recule, plus le tableau devient complet et plus des personnages peuvent arriver et faire vivre l’univers. Cet univers acquiert des règles, des lois, qui deviennent de plus en plus palpables et c’est plus simple à écrire. Le premier tome, j’étais dans le flou total car je ne maitrisais pas l’univers. Le tome 2 a été plus vite et pour le tome 3, le scénario tombe rapidement, parce que j’ai le théâtre , le décor. Je n’ai plus qu’à faire bouger les personnages, je peux en faire arriver de nouveaux. Vu qu’il y en a qui meurent, je suis bien obligé d’en ramener pour qu’il en reste (rires). Du coup, je prends énormément de plaisir à écrire le tome 3, car toutes les règles sont posées.
En parlant de la structure du récit, au tome 1, quelque chose m’avait frappé. Au départ, on a un enchaînement de strips et puis quelque chose se dessine en filigrane, qui se développe plus loin, et dans le tome 2, on voit un arc plus grand s’établir.
Davy : C’est marrant, car j’ai lu sur internent une bonne critique mais le rédacteur disait que le tome 2 lui semblait moins construit que le tome 1, alors que c’est le contraire ! Et le tome 3, ça va être encore pire. Moi, je marche toujours comme ça, je déteste écrire une BD de 96 pages et la dessiner d’une traite. Je ne pourrais pas faire une aventure de Tintin. Je me dis : « Ça va être trop long, c’est impossible ! » Du coup, des strips, ca se termine rapidement et je me dis : « C’est fini, je peux arrêter. » Et je reviens, je continue (rires) ! Mais au fond de moi, j’ai envie de raconter des histoires. Au début, je raconte des blagues et puis j’ai envie de plus. En fait, j’adore faire pleurer les gens. Quand tu arrives à faire rire, tu te demandes si tu pourrais faire pleurer. Et j’adore le sucré salé. Aussi, dans « La Petite Mort », j’ai mis tous les ingrédients que je voulais : du cynisme, de l’humour et en même temps de la tendresse, de la tristesse. J’ai envie de marier tout cela comme une bonne cuisine bien réussie. C’est dur car un plat sucré salé, ça peut être raté. J’ai envie que les gens lisent, qu’ils rient et se disent : « C’est que des blagues. » et puis ils terminent l’album et réalisent que ce ne sont pas que des blagues. Et là, ils lâchent : « Ah, je me suis fait avoir ! » Du coup, je pourrais pas refaire la même recette pour le deuxième tome. Donc le scénario est un peu plus posé. Et puis, à force de faire des strips de trois cases un gag, tu t’ennuies ! Alors t’as envie d’utiliser des crayons de couleur, de placer des fausses pubs…

Avec « La Petite Mort », je ne m’interdis rien car quand le dessinateur s’ennuie, souvent le lecteur s’ennuie. « La Petite Mort » est rythmée, dès que tu t’ennuies, pan ! Y a un truc, une fausse pub, une nouvelle histoire… Normalement, tu ne lâches pas facilement cette BD car il y a une surprise toutes les cinq à six pages. C’est aussi parce que moi, j’ai envie de surprise ! Je n’écris pas le scénario en entier. Je sais un peu où je vais mais je me laisse une marge de progression. Je peux inventer un personnage en cours de route et ça peut changer la fin de l’album. Je ne me rappelle plus de la question mais on est dedans ?
Oui, on est dedans !
Davy : Tu vas en baver pour écrire ton article (rires).
Moi, tu sais, je retranscris ! J’ai beaucoup aimé ce mélange d’émotions. Je retrouve quelque chose des BD que je lisais il y a longtemps, même si ce n’est pas fait de la même manière. Par exemple, dans Gaston, on rit et soudain, il y a une tendresse qui sort.
Davy : Mais Gaston… Par exemple, ce dessin où il s’est construit une grotte au milieu des livres et qu’il dort dedans. Mais ce n’est pas un gag au final. Il est au milieu des livres, protégé. Cette image a marqué mon enfance. Ce n’est pas super drôle mais c’est prenant, touchant. Il y a ce côté cocon. Chez moi, j’ai des BD partout. Je suis bien au milieu des BD. L’enfance est là, je me sens protégé. J’ai tellement lu de Franquin, que peut-être ça ressort un peu dans « La Petite Mort »… Il y a cette idée-là de tendresse… De dire : « Oui, la vie est dure, mais parfois c’est cool. »
Moi ça m’a frappé. Et c’est ce que j’ai aimé. Que ce ne soit pas juste un recueil de gags, qui aurait été très bien aussi par ailleurs.
Davy : Mais ça aurait été cynique, dur. Noir. On est loin des « Idées Noires » de Franquin. Je ne pourrais jamais faire ce qu’a fait Franquin car il est hyper talentueux. Quand on voit « La Petite Mort », l’album, c’est noir et en fait non, ce n’est pas super sombre mais c’est dur, comme la vie.
ATTENTION CHER LECTEUR, CECI EST UNE ALERTE SPOIL. Si tu veux garder la surprise de la BD, passe directement à la question suivante…
Je rebondis sur la BD. Je pensais à la famille Mort. Quand le placard est ouvert, on aurait tendance à se dire que papa et maman Mort vont faire quelque chose. Mais il y a une sorte d’attente qui se crée et personne ne fait rien. Les avertissements tombent mais la vie continue. Et ce côté passif de la famille est très étrange.
Davy : C’est en étant interviewé par quelqu’un dernièrement que j’ai compris d’où venait ce truc-là. Pour moi, la blague de base, c’était l’expression « Il y a un squelette dans le placard ». Et l’intervieweur me demande : « Et votre grand-père, vous, dans votre vie ? » Et là, la claque ! Je réalise que mon grand-père, c’est la première mort que j’ai connu enfant, dans mon entourage. On m’a caché son cancer et on l’a caché à lui aussi. C’était une époque où on ne disait pas aux gens qu’ils étaient malade, surtout si on était sûr qu’ils allaient mourir. Sa maladie était donc dans le placard. Je ne suis pas allé à son enterrement. Je ne l’ai pas vu mort. Il est parti et je ne l’ai plus vu. Et cette attente, ces échéances qui tombent sans qu’on ne puisse rien faire, c’est la maladie. Je l’ai compris bien plus tard. C’est pour ça que la famille ne fait rien. Ça peut paraître bizarre mais c’est l’idée qu’on ne peut rien faire contre la fatalité. Même si le père s’énerve, ça reste stérile. Seul le grand-père pourrait faire quelque chose. Mais comment accepter sa mort vu qu’il est dans le placard parce qu’il l’a refusé ? Pour moi, c’est une parabole pour parler de la maladie. C’est tragique, car le fait de ne rien faire, ça peut être un choix…
C’est aussi pour un ami qui est très passif, que j’ai fait ça. Et souvent je lui dit : « Ne rien faire est un choix. » Mais il n’arrive pas à le matérialiser. Le non-choix est un choix et ça nous amène là où on ne veut pas puisqu’on n’a pas pris les choses en main. J’avais envie de parler de cela dans l’album : Du non-choix qui nous tue. La petite Mort fait des choix et même si ça la traumatise, elle avance. Ça déclenche des choses mais pas forcément mauvaises. Alors que si tu ne fais rien, souvent ça ne provoque que des choses mauvaises car les autres gens autour vont prendre le bon.
Cher lecteur, sache que L’ALERTE SPOIL EST FINIE… Et l’interview reprend son cours, loin de toute révélation pouvant affecter nos faibles santés mentales…
C’est vrai que ce côté ressort. Après se pose la question, « est-ce qu’ils auraient pu faire quelque chose ? » Cela restera un mystère comme dans la vie. On ne saura jamais ce qu’il y a derrière la porte qu’on n’a pas ouverte.
Davy : C’est vrai. Tu vois, parfois, on n’ose pas approcher des filles. Par exemple, ma dernière histoire d’amour s’est malheureusement mal terminée. Je me suis rapprochée d’une fille que je connaissais depuis très longtemps. Mais je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir quelque chose, elle non plus. Et puis ça a été trop bien. Pendant huit mois. Parfois il faut ouvrir certaines portes. Tu te dis : « C’est pas possible ! » Et puis, si. Le joli est aussi là où on ne l’attend pas. C’est un peu le message que je voulais faire passer avec « La Petite Mort ». S’il y a un message à faire passer…
C’est vrai qu’autour de « La Petite Mort », il y a cet aspect. Tu es auteur, scénariste, tu fais également des one-man show. Dans cette BD, il existe tout un univers autour avec ce côté jeu vidéo, animation, via le système de QR Code. Cet univers se montre de manières différentes par des supports différents. Est-ce que tu pourrais te définir comme un créateur d’univers ?
Davy : Je pense que j’ai toujours la même chose à raconter. Agatha Christie disait : « J’écris toujours le même roman. » Moi aussi, j’écris toujours les mêmes choses. Je suis un névrosé, j’ai peur de la mort, je ne sais pas quelle direction je dois prendre dans la vie mais j’ai envie de me battre ! J’ai envie de me battre et de réussir mes rêves. Dans tout ce que je fabrique, c’est ça qui ressort. Des histoires d’amour, des combats, pour être quelqu’un, pour exister, pour savoir où on va ! Pourquoi exister, comment exister ? Je raconte toujours la même chose mais j’utilise plein de formats différents, peut-être pour que le spectateur ne se rende pas compte que je raconte toujours la même chose (rires). J’explore ça. Avec « La Petite Mort », je vais un peu plus loin. Dans mon spectacle, je vais plus loin dans la psychanalyse. Je crois que c’est le combat de ma vie. Je mourrais sans avoir les réponses. Tant pis, j’aurais au moins exploré. Je ne sais pas si je crée des univers car je suis tout le temps dans les mêmes sujets mais je suis un explorateur, ça c’est sûr !

J’ai plein de cordes à mon arc pour raconter des choses. Et j’ai besoin de tout ça pour être bien. Quand tu es sur scène et que tu as le retour du public, c’est un truc fou, mais c’est dans l’instant. Avec une BD, c’est sur le long terme, c’est de la cuisine. Tu te dis: « Là, ils vont sentir la note salée, la page d’après, la note sucrée. » Quand on me raconte « J’ai fermé la BD et j’ai pleuré » J’ai réussi ! C’est un travail de longue haleine. Les vidéos sur le net, je le fais en trois semaines. c’est plus un exutoire. Là, en ce moment, je ne vais pas très bien, je sors d’une rupture et j’ai du mal à l’accepter. Je n’ai plus envie de voir ma tronche, alors je travaille sur la BD. Puis quand j’irai un peu mieux, Je reviendrais à d’autres activités. En fait, pour revenir à ta question, je suis plus un explorateur qu’un créateur d’univers. Je suis le point central de ces créations, je m’explore et ça me fait créer des choses autour de moi. Mes questions existentielles sont le point central de tout ce que je fabrique.
Finalement, comme beaucoup d’auteurs, tu t’inspires de ta vie pour sortir par le filtre de la fiction quelque chose d’autre qui parle de ce que tu ressens.
Davy : Plus je souffre, plus mon travail va coller à la réalité. Dans le tome 3 de « La Petite Mort », il y a une rousse qui apparaît. Mon ex était rousse. Tout est dit… Les gens qui me connaissent, s’ils lisent une de mes BD, vont voir les ficelles, les bouts de bois, l’envers du décor. Mais parce que tout simplement, on ne peut pas tricher. Si on veut faire rire quelqu’un, on peut tricher. Si on veut émouvoir quelqu’un, on ne peut pas tricher. Là tu es obligé de puiser dans tes sentiments, tes ressentiments. Plus je souffre d’une rupture, plus je vais mettre cela, sans décorum, dans l’album pour que les gens voient l’impact de cet accident. Et il faut être vrai. Je ne sais pas si tu as lu ce que j’ai fait pour les 24h de la BD.
Je l’ai vu – Et, cher lecteur, si tu veux aussi le lire, au cas où tu ne l’aurais pas encore fait, rends-toi donc sur ce lien -.
Davy : Là-dedans, il y a toute ma rage et du coup, ça donne quelque chose d’assez réaliste sur l’histoire, pour une BD faite en dix heures ! Je ne suis pas allé cherché loin, le scénario a été écrit en quarante minutes. Ce sont des choses que je suis obligé de purger, de vider et ce n’est pas pour faire du mal aux gens qui ont partagé ma vie. Quand le lecteur l’a lu, ça ne m’appartient plus vraiment. C’est une histoire et je peux passer à autres chose. Mais il me faut vider ça. La psychanalyse ne suffit pas, je dois faire des BD à côté (rires).
En parlant de cette histoire des 24h de la BD, j’ai retrouvé des bouts de situations où finalement on se dit : « C’est un cas particulier, mais c’est une situation que j’ai vécue ou entendue tellement de fois. »
Davy : En fait, mon super pouvoir en tant que narrateur est de savoir raconter ma vie mais avec juste assez de recul pour qu’il y ait un endroit où tout le monde peut se voir. Comme mes personnages ne sont pas hyper-réalistes, tout le monde peut s’imaginer à la place de l’homme ou de la femme. Et pareil pour « La Petite Mort ». J’essaye de créer une histoire où tout le monde puisse se projeter. Je raconte des choses mais je ne suis jamais trop dans les détails pour que tout le monde puisse y voir son histoire. J’arrive à gérer assez bien cela. Les gens me disent : « Je me suis vu dedans ! » Et vu le nombre de gens qui se sont vus dedans, ou j’ai un problème ou…
Ou on a tous le même problème !
Davy : Exactement, on a tous le même problème : On a peur de la mort, on a envie d’être amoureux, on a envie d’être aimé, on a envie que nos parents valident nos existences, on a tout ça plus ou moins présents chez chacun de nous et moi, je me sers de cela pour toucher les gens. D’ailleurs, les gens iraient beaucoup mieux s’ils acceptaient de dire « Je ne vais pas bien. » Moi, quand on me demande comment ça va, je réponds : « Ça va pas. » Je dis les choses et finalement, je vais mieux.
On est dans une société où les gens ont peur de dire qu’ils sont amoureux de quelqu’un ou de révéler un secret de famille. Mais si on parlait, si on arrêtait de bloquer les choses en nous, on irait beaucoup mieux. C’est pour ça que j’ai fait une lettre à mes parents. Ma dernière rupture, on parlait énormément mais il y avait un sujet sur lequel on ne parlait pas, ça a tout bousillé en huit mois ! Et je m’en veux. Car je prône le fait qu’on doit parler et là j’ai échoué. Depuis, j’ai jamais été aussi cash dans ma vie. Il faut dire à ses parents qu’on les aime tant qu’on est vivant. Ceux qui nous aiment plus, il faut leur dire qu’on les aime quand même. Et quand une personne vous a déçue, il faut lui dire qu’on ne l’aime plus car elle a été moche là, là et là. On vit mieux, on baise mieux et on a meilleure haleine car à force de garder tout à l’intérieur, on pue de la gueule (rires).
Je pense que certaines personnes se sont créées tellement de murailles, que se mettre à parler devient une aventure à part entière.
Davy : Se livrer, c’est comme se livrer à la police. C’est un peu bizarre (rires). C’est dur de se livrer mais c’est la solution à beaucoup de problèmes. On ne se livre pas car on a peur de la réponse de l’autre. Mais imagine toute une vie sans la réponse de l’autre. Il vaut mieux se manger un mur. Et c’est ce que fait la petite Mort. Elle se mange des murs mais au moins elle y va ! Elle sait que ce n’est pas ce mur la solution, alors elle va vers un autre mur. Je pense que c’est important de se manger des murs.
C’est comme cela qu’une personnalité se construit. Ce que tu expliquais tout à l’heure sur le fait que pendant douze ans tu as fait un métier où tu n’étais pas bien. Tu es rentré dans des murs, tu as appris des chose et finalement quand tu as commencé à exprimer d’une manière artistique ton ressenti, ta vie, nourri de tout ce que tu avais vécu, tu avais développé une vision plus large.
Davy : Oui. Et surtout quand on te donne la chance de pouvoir t’exprimer, tu vois qu’elle est importante, cette chance. Il ne faut pas la lâcher. Depuis, je produis comme un fou. Parce qu’on m’a empêché de parler, on ne voulait pas m’écouter. Aujourd’hui, on m’écoute mais attention, à chaque fois que je fais une BD, je donne le meilleur de moi car je ne veux pas que ça devienne juste un métier. C’est mon rêve que je réalise et mon rêve doit être beau.
La BD, ce n’est pas comme travailler pour la télévision. Souvent on te dit : « Il faut faire comme ci, comme ça, ». Et ben ça, si je n’avais pas eu douze ans dans des entreprises à faire des photocopies, je n’aurais jamais osé dire non. Si j’étais arrivé à vingt ans chez Canal, et qu’ils m’aient dit : « Pour rire, il faut faire ça. » J’aurais dit oui. Aujourd’hui, si on me dit « Pour faire rire, faut faire comme ça. » Je réponds non. Ils me disent : « Vous ne travaillerez pas chez moi. » tant pis, je ferais des BD, des vidéos sur le net. En fait, au bout d’un moment, tu sais qui tu es et tu sais ce que tu ne veux pas. Savoir ce qu’on veut n’est pas facile, mais savoir ce qu’on ne veut pas est vraiment dur. Mais aujourd’hui, je sais que je veux être intègre à en mourir.
Cette chance de t’exprimer, est-ce que tu ne l’aurais pas prise plus qu’on ne te l’a donné ?
Davy : Oui, on fabrique sa chance. J’étais Ardéchois, fonctionnaire en Ardèche jusqu’à mes vingt-sept ans, c’était une autre vie ! J’ai eu une petite amie pendant trois ans, j’allais travailler tous les jours. Aujourd’hui, c’était il y a dix ans, mais j’ai l’impression que c’était il y a des siècles, que c’était un autre moi et c’était un autre moi. Cette vie-là, je l’ai encore au fond de moi. Après j’avais la vie parisienne où j’allais travailler dans une société, j’étais directeur artistique, mais c’était différent. Puis j’ai travaillé sur une chaîne de télé pendant deux ans. Je travaillais tous les jours aussi. C’est encore une autre vie. Oui, je me suis créé cette chance. Je me suis battu pour l’avoir et je la lâcherai pas. C’est mon message, le message de ce que je fais partout : Il ne faut pas abandonner ! Parce qu’on te dit tout le temps « Faut pas rêver. » On me l’a dit souvent, heureusement ma mère ne me l’a jamais dit car j’étais fils unique et elle était persuadée que j’avais tous les talents du monde. Si j’avais abandonné, « La Petite Mort » n’existerait pas. Je serais en Ardèche et surement très triste. Alors que là, même après une rupture où je suis triste, mais je regarde autour de moi, les albums de BD qui sont sortis, tous les gens qui me suivent, qui attendent un autre album, et là je me dis que j’existe, que je suis quelqu’un, que je ne me suis pas trop planté. Continuons le combat ! Et puis il y a bien plus malheureux que moi. Oui, on créée sa chance. Mais il y a toujours un petit peu de chance.
Un facteur chance.
Davy : Oui, un facteur chance. Il y a un truc important dans la vie, il faut savoir faire l’équilibre entre son égo et ses capacités. Quelqu’un qui a énormément d’égo mais qui est nul va être rayé très très vite de partout car les gens vont réaliser qu’il parle beaucoup mais qu’il ne sait rien faire. Quelqu’un qui a énormément de talent mais pas d’égo va se faire avoir tout le temps et il ne va peut-être pas réussir. Dans la vie, il faut vraiment savoir de quoi on est capable et savoir se vendre à la hauteur de ce dont on est capable ! C’est cet équilibre qui fait qu’on devient quelqu’un de raisonnable et de sensé, quelqu’un qui peut réussir. Moi, je sais qu’en dessin je ne suis pas fort mais en scénario je suis un peu plus fort. Et j’ai basé ma BD sur le graphisme. Quand je ne sais pas dessiner quelque chose, j’essaye de faire une texture, de trouver une idée pour équilibrer car je connais mes faiblesses. Et bien connaître ses faiblesse, ça devient une force. C’est comme cela que je vois la vie.
Tu parlais de toute cette énergie que tu mets dans la création. Est-ce par la crainte de manquer de temps qu’il faut maintenant faire, faire, faire sans cesse ?
Davy : Oui, je suis un névrosé. J’ai une névrose obsessionnelle. En fait il y a deux éléments. D’abord, j’ai peur du temps qui passe, peur de mourir. Donc je dois fabriquer, créer, tant que je peux le faire. Et il y a la sensation que quand je fabrique quelque chose, je ne peux pas mourir, puisque ce n’est pas fini. Je sais que ce n’est pas vrai. C’est une protection comme une autre. Et puis, vu que je suis névrosé, quand je ne sais plus où aller dans ma vie, j’invente un univers où je créée les règles. Dans l’univers de « La Petite Mort », c’est moi qui gère la vie de la mort. Je peux tuer la mort ! J’invente un univers où je suis Dieu. J’oublie la réalité et je m’enfuis dans les mondes que je maîtrise. Il y a ces deux trucs, devoir fournir avant de mourir et quand j’ai trop peur, de fuir dans un univers que je maîtrise.
Par exemple une fille me quitte mais si je la dessine, je suis encore avec elle. Je vis encore des histoires avec elle. Elle est peut-être passé à autre chose mais moi je peux encore la dessiner. Elle m’appartient toujours. Elle ne peut pas me l’enlever. C’est comme quand tu dis à ton ex : « Je ferme les yeux, je te vois à poil. » Quand je te dessine, t’es là, tu m’appartiens encore et cela tu ne pourras me l’enlever. C’est un peu bizarre ?
Non, non, pas du tout. Je trouve que par ce moyen-là, au bout d’un moment, dans le souvenir, il y a quelque chose qui se mélange entre ce qui a été et ce qu’on imagine, quelque chose qui se projette sur le personnage existant qui devient alors fictif, et le vrai et le faux se mélangent sans que ce soit grave. C’est ma manière à moi d’expurger ce souvenir. Même si il y a du faux dedans, c’est du joli faux.
Davy : C’est cela. Du joli faux. En plus, pour la faux, la petite mort, la fauche… Ca marche bien (rires).
On parlait de ta patte. La Petite Mort a commencé sur ton blog. Il y a un changement entre l’approche du blog, où il faut produire en urgence et l’approche de la BD où on dispose de plus de temps ?
Davy : Le tome 1 est bizarre car « La Petite Mort » était déjà publiée sur mon blog et la fin était différente. La BD faisait quarante-cinq pages, je croyais faire des BD à la franco-belge au format classique de quarante-cinq pages. Et quand Delcourt m’a édité, ils m’ont annoncé que c’était un quatre-vingt-seize pages. Du coup, j’ai du revoir l’histoire. Le tome 1, c’est un peu de bricole avec des scotchs pour avoir une histoire cohérente. Mais avec le tome 2, j’étais beaucoup plus sûr, je savais où je voulais aller. L’univers était en place. Le tome 1 a mis deux ans à maturer. Le tome 2 a mis huit mois. Et le tome 3 prendra encore moins de temps. Mais ce n’est pas parce que ça me prend moins de temps que c’est moins bien.
Il faudra le voir comme quatre ans pour trois albums.
Davy : Tout à fait, quatre ans pour trois albums de « La Petite Mort ». Tu sais, on rêve tous d’avoir nos personnages. Mais un personnage devient notre personnage parce que le public l’aime. Imagine, ce personnage, je le mets sur le blog et des gens viennent me voir avec des tatouages de ce personnage. Le public m’a imposé ce personnage. Et je le fais. La vie, ce sont des accidents. Des beaux accidents ! « La Petite Mort » est un accident. Mon père a un problème, je crée le personnage et les gens aiment ce personnage, ça s’impose à moi, je le développe. « Nerdz », c’étaient des gens qui voulaient faire une chaîne de télé. Et je lance que je veux faire une série et ça marche ! Et le « Golden Show », c’est le constat qu’il n’y a pas de sketch sur internet. On adorait les Monty Python, alors on veut faire comme les Monty Python ! Ce sont des accidents. Les gens veulent voir ça au moment où on le fait. Et « La Petite Mort », les gens avaient envie de le lire au moment où j’avais envie de le raconter. Je ne suis pas le seul à avoir dessiné la faucheuse. Il y avait « Mortis Junior » aux USA, un comic sur l’enfant de la faucheuse. Je ne connaissais pas et je l’ai lu après. On part de la même base mais on n’a pas raconté les mêmes choses.
Il y avait aussi un auteur qui avait fait la mort avec un cochon chez Fluide Glacial. (Davy parlait des « Aventures de la Mort et de Lao-Tseu » par Boucq)La faucheuse ce n’est pas nouveau mais j’ai fait cet album au bon moment, dans l’air du temps, avec le style mignon qu’il fallait.
Et cette humanité que tu lui as donné la rapproche beaucoup plus de nous. Elle a un côté mignon de l’enfance, mais aussi un côté humain, car elle a les mêmes problèmes que nous. On se retrouve dans son histoire et cela créée un lien avec le personnage.
Davy : « Mortis Junior », il y a ce côté-là mais je pense que les auteurs avaient plus envie de faire rire que de faire réfléchir. Moi, avec « La Petite Mort », j’avais envie des deux. J’ai mis plus d’affect dans le personnage que les autres auteurs dans le leur. C’est peut-être cela qui a fait la différence. Je ne sais pas. C’est un accident.
Tu parlais du côté scotch du tome 1. Quand on voit maman Mort dans ce premier tome, elle a ce côté changeant. Un coup les cheveux dépassent, un coup, elle est apprêtée. Ça lui donne un côté coquet.
Davy : Ma maman est coquette. Ce sont des moments pour rendre les personnages attachants. Elle a envie de plaire, comme moi. Même si on est la mort, pourquoi on ne voudrait pas séduire ? Après, il y a des problèmes, ils ne peuvent pas avoir de rapports sexuels mais ça, du coup, j’en joue. Je fais des blagues.
Je reviens sur la technique, travailles-tu d’une manière traditionnelle, stylo, feutres ou avec des outils uniquement numérique ?
Davy : Ça dépend. Le tome 1 a été réalisé moitié numérique moitié stylo. Le tome 2 a été dessiné avec énormément de stylo mais les décors sont en numériques car les décors m’enquiquine ! Le début du tome 3 est au stylo jusqu’à la page vingt et puis j’ai reçu une Cintiq à Noël. Je n’ai pas de préférence et j’aime bien changer. A un moment, il y a une peinture dans le tome 3 et je l’ai faite entièrement à l’ordinateur. Ça permet de changer de style, de décompresser. J’ai horreur quand ça se répète. Il faut que j’ai la sensation qu’un jour soit différent d’un autre. Un jour je vais faire du spectacle, un jour je filme, un jour je fais de la BD.
J’adorais le collège car un jour tu commençais à huit heures et un autre à neuf heures. J’aimais bien quand ce n’était pas carré. Par contre, mon ancien travail de fonctionnaire, tous les matins je commençais à la même heure, tous les soirs je finissais à la même heure, ça m’a rendu fou ! Avec mon travail aujourd’hui, j’ai des interviews certains jours. Parfois, je me lève à cinq heures pour un tournage, le lendemain je me lève à midi. C’est cool. J’ai l’impression d’avoir une vie d’ado (rires).
Merci Davy !
Davy: Merci.
En effet, le temps passe et Davy doit se préparer pour une séance de dédicace. Nous devons donc finir cet entretien chaleureux pour chacun aller profiter du festival… à sa manière.
Et si vous vous demandez, à la fin de cette interview fleuve, ce que fait Davy, pour commencer, allez donc faire un tour sur son blog.
Un dernier pour la route…