samedi 13 août 2022

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Tako T1 de Yann et Michetz

couverture de Tako T1 de Yann et Michetz chez glénat
Titre:
Tako T1
Auteurs :
Michetz (dessin)  et Yann (scénario)
Éditeur :
Glénat
Année :
1990
Pages : 60

Résumé de Tako

Japon,
seizième siècle, une île reliée au reste du pays par un long pont
de bois vermoulu. Trois sœurs aux rancœurs exacerbées par le
temps, filles d’un seigneur local aveugle, vivent dans une ambiance
confinée. Rêvant de la capitale, loin des mouettes et des embruns
qui forment leur banal quotidien, O-Yu, O-Hana et O-Fumi n’ont qu’un
espoir de quitter cette île : Le décès de leur père, qui leur
permettrait d’hériter mais leur géniteur semble avoir encore de
longues années et, avec sa nouvelle courtisane, tente même d’avoir
un fils. Ce qui ferait échouer les ambitions des trois sœurs.
Une
autre solution semble poindre à l’horizon : Un beau mariage avec un
homme du pays. Mais tellement peu de gens viennent ici et il en
faudrait trois ! C’est pourtant le miracle qui va se produire. Trois
samouraïs les demandent en mariage avant de partir à la guerre !
Elles
disposent même du luxe de pouvoir choisir. Mais la rancœur est
mauvaise conseillère et cette opportunité va devenir source de
rivalité. La situation va se dégrader en attendant le retour du
front des trois hommes.
Si
ils en reviennent…

Mon
avis

Une
histoire sombre à l’ambiance particulièrement malsaine. Sur cette
île perdue, l’esprit des trois sœurs part tranquillement en vrille
et les plans les plus tordus traversent leur cerveaux dérangés. Si
ces mariages semblent pouvoir tout arranger, l’attente créée par
cette guerre lointaine dont on n’a aucun écho est anxiogène. Chaque
jour, elles veillent, au sommet d’une falaise, sur ce pont qui les
rattache au reste du monde. Car de là viendra leur salut. Mais le
temps ronge les patiences les plus endurcies et les trois femmes vont
commencer à vouloir trouver une autre solution à leur problème.
Les
personnages sont bien caractérisées : O-Fumi la pure, O-Yu la
perverse et O-Hana la fière. Pourtant, ces trois femmes vont tour à
tour s’entendre et se détester, agir de concert puis
individuellement.

En
fait, leur égoïsme va les conduire à leur perte. Ce même trait de
caractère qui les fait agir ensemble pour commettre l’irréparable
va les éloigner les unes des autres.

Tako,
le titre de la BD, renvoie au poulpe, – oui, c’est son nom en
Japonais – ce poulpe qui est le symbole du clan et aussi l’animal
qui hante les eaux du rivage de l’île. Animal protégé par le père,
malmené par O-Yu, ces tentacules qui enlacent et étouffent leur
proie représentent totalement l’action psychologique qui gangrènent
ces trois femmes, tentacules dangereux et vénéneux.
D’ailleurs,
l’histoire démarre sur O-Yu s’amusant avec un poulpe et ce poulpe –
ou un autre, rien n’est moins sûr – revient régulièrement tout
au long de l’histoire lors de cases muettes, miroir des situations et
des tensions régnant sur l’île.
En
face de ces trois harpies, le père et sa courtisane Kaoru. Le vieil
homme, aveugle, semble fermer volontairement les yeux sur les
dépravations de ces trois enfants. S’il ne voit rien, il y a aussi
tout ce qu’il refuse de voir. Quant à la jeune courtisane, elle n’a
guère les moyens de faire face à la haine de ces trois femmes
prêtes à tout.
Cet
immense huis clos étouffant pourrait être coupé d’événements
permettant de souffler. Détrompez-vous ! La scène de rêve n’est
qu’un cauchemar déguisé, quant aux histoires relatés par le moine
itinérant, elles prennent vite une bien curieuse tournure. Il n’y a
pas d’échappatoire, sauf la mort. Et elle rôde également sur cette
île, avec sa compagne des mauvais jours, la folie.
Une
histoire qui prend son temps pour vous enfoncer dans les méandres de
la noirceur des âmes. Et les choix graphiques contribuent à
accentuer encore plus cette descente en enfer, voire même aux
Enfers.
Page 1 de Tako de Yann et Michetz chez glénat
Voilà comment démarre cette histoire. Les premiers mots concluent la première page.
En
effet, le dessin de Michetz, habitué à cette période de
l’histoire, puisqu’il s’est illustré sur la série Kogaratsu, ajoute
un souffle noir au récit. Son trait réaliste permet d’apporter une
vraisemblance encore plus marquée à cette histoire. Ces visages
montrent des expressions fortes. Les poses des corps sont pleines de
vie, alors que tout respire la mort. Les décors sont eux aussi
réalistes. Mais on ne cerne jamais vraiment les lieux, comme si
l’auteur se refusait à prendre du recul, à part pour voir ce pont,
source d’espoir, enjamber la mer, vers une autre terre invisible.
Dans
cette grande demeure, cet espèce de palais, on ne s’est jamais où
on se trouve. Les pièces se ressemblent et les symboles de Tako sont
partout. Ce choix contribue à renforcer le huis clos.
Les
couleurs sont ternes et sombres, grises, sans vie, sans lumière.
Même le ciel est toujours lourd et bas. Quant au feux du soir, leur
éclat semble certes oranges mais bien étranges et ils projettent
des ombres fiévreuses autour d’eux. Ce travail renforce également
l’effet oppressant du récit de Yann. En effet, si l’histoire est
désespérément noire, tout est gris à l’image.
Le
découpage colle à l’action. Serré, en clair-obscur lors des scènes
de pluie, toujours près des corps et des visages dans les scènes
d’intérieur. Seul le jour apporte un peu d’air, et encore. Les
mouettes voilent l’image lors de leur passage. Les cases se
chevauchent, même plus, elles semblent s’écraser les une contre les
autres, ou même les unes sous les autres. Parfois, un visage
ressort, à peine, pour laisser filtrer une émotion, un geste ample
est contraint par les bordures, ou même coupées par ces dernières.
Des cases larges pleine bande ne semblent même pas laisser assez
d’espace au personnage, car la composition est travaillée de telle
manière que les hommes ne semblent jamais trouver leur place dans le
cadre. Cette impression est renforcée par le cadrage des cases.
Plans serrés, gros plans, contre-plongée ou plongée vertigineuse,
amorces, tout semble fait pour que l’image aille de travers. Car
l’histoire raconte elle-même une dérive en terre ferme.
Ne
passez pas à côté de ce petit bijou obscur, qui semblent rabâcher
une histoire éternelle, comme le ressac frappe les abords de cette
île maudite. L’époque et le lieu peuvent vous faire dire : « Oh,
c’est loin de nous, tout ça ! » et pourtant, en lisant, vous
retrouverez quelque chose de très proche, de cette angoisse sourde
que l’on peut retrouver dans les drames noir de Shakespeare. Tako,
une de ces vieilles tragédies qui sait si bien nous rappeler que nos
vies sont jouées d’avance par un destin farceur !
Et si vous avez craqué sur le tome 1, sachez qu’il existe un tome 2…
Zéda croise O-Yu
"MISS STEAK", strip de Zéda pur illustrer article 7BD sur Tako T1 de Yann et Michetz
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