Aujourd’hui, on plonge dans les brumes des forêts de la Germanie du 9ème siècle avec un manga sorti il y a quelques temps. On parle de ODR, le premier tome d’un manga français signé Maxime Truc et Locass, débarqué en octobre dernier dans la collection seinen Big Kana de chez Kana. Si tu aimes les histoires de Vikings et de rédemption, reste avec nous. C’est une double chronique que nous te proposons, un regard croisé de Phil (en rédacteur principal) et Juju sur ce manga.

Caractéristiques :
Titre: ODR tome 1
Auteurs: Maxime Truc (Scénario) et Locass (Dessin)
Éditeur: Kana (collection big Kana)
Année: 2025
Nombre de pages: 336 pages
Format: 148×210
Prix: 13.95 € / 20.8 CHF
Sommaire de l'article
Résumé du manga ODR
Dans la forêt proche de leur village trois jeunes vikings rencontrent un mystérieux et gigantesque guerrier qui les effraie. Mais une étrange connexion s’établit entre Syn, une jeune fille un peu différente, et Gudbjörn, le sauvage guerrier inconnu.
Quand leur village se voit menacé par une horde d’envahisseurs du royaume voisin, Syn va chercher Gudbjörn pour les aider…
Dans ce seinen français, Maxime Truc et Locass, dont c’est la première BD, nous offrent une plongée dans le monde viking déjà bien exploré par ailleurs.
Leur vision est sombre et violente, ce qui ne nous surprend pas. Le moteur de l’histoire, c’est les relations qui s’établissent entre Syn et Gudbjörn.

D’un côté une adolescente sourde et qui voit des choses que les autres ne peuvent pas voir. C’est une jeune fille appréciée de ses quelques amis, mais détestée par sa famille. Elle sera trahie par son peuple et vivra un cauchemar.
De l’autre, un guerrier solitaire, sauvage, un des fameux Berserkir capables de violence à la folie. Gudbjörn sort, lui, d’un cauchemar où sa propre violence l’a plongé. Il doit trouver une raison de vivre car il n’en a que de se détruire.
ODR, une histoire efficace
Le scénario de Maxime Truc repose sur un synopsis solide, éprouvé. Il ne prend malheureusement pas assez de temps pour le développer, contraint probablement par le format en 2 volumes. Les événements s’enchaînent un peu trop vite et les personnages restent donc superficiels et un peu trop déjà vus. Par ailleurs , le langage ordurier paraît parfois trop moderne pour l’époque évoquée.

Si l’on passe ces défauts, on est face à une solide et sombre histoire de personnes déchues qui vont chercher la rédemption ou la mort dans le combat qu’ils mènent. Cela fonctionne et on a envie de découvrir la suite.
Un graphisme soigné et imposant.
Du côté des dessins, très sombres et recherchés, c’est vraiment très fort. La finesse des détails, les hachures à la plume proches de la gravure, nous font voyager du côté de Wrightson, Andréas ou même Doré. C’est à la fois son extrême force et son défaut. La qualité de l’illustration l’emporte sur la lisibilité de la narration et du découpage. Certaines scènes sont peu lisibles, en particulier les scènes muettes qui nécessitent un découpage hyper précis et logique pour être immédiatement appréhendées par le lecteur.

Il nous faut donc glisser sur ces scènes pour se raccrocher à la narration plus classique et c’est dommage.
On notera cependant que le format généreux rend justice aux pages de l’artiste. De véritables gravures qu’on encadrerait volontiers.
En conclusion
L’ensemble reste toutefois d’une qualité indéniable et nous invite à connaître la suite. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une première œuvre et le potentiel des auteurs ne demande qu’à exploser. Le manga se hisse déjà largement au-dessus de la moyenne des sorties.
Un seinen à soutenir. Le deuxième tome sera le dernier et il est très attendu.
L’avis de Juju sur le manga ODR
Je ne vais pas revenir sur le résumé déjà fait par Philippe, mais je vais vous présenter mon avis ainsi qu’un autre point de vue. Je vais notamment m’attarder sur un aspect du manga à côté duquel mon ami Phil est passé.
ODR : Le réveil d’un géant du Nord chez Kana
Si au début du manga on peut penser que Syn, la jeune fille sourde et muette est l’héroïne, on s’aperçoit rapidement que l’imposant Gudbjörn prend une place importante dans le récit.
Installé en ermite dans une forêt des terres glacées du nord de la Germanie, l’ancien berserker, hanté par les souvenirs du passé, ne demande qu’une chose : qu’on l’oublie. Mais la paix est fragile…et lorsque Syn a besoin d’aide, Gudbjörn vient à son secours.

Un univers nordique et un trait sauvage
Maxime Truc et Locass nous offrent un univers nordique et Viking. Le scénario installe une ambiance pesante et présente des personnages forts.
Côté dessin, Locass nous propose un graphisme ultra réaliste, surtout sur les éléments de décors et les animaux. Son dessin est nerveux, avec un encrage profond et sombre qui souligne la dureté du climat et des visages. Le mangaka joue aussi beaucoup avec la lumière du soleil qui transperce le feuillage de la forêt.
Mais à plusieurs reprises, je rejoins Phil sur ce point, j’ai trouvé un manque de lisibilité sur certaines cases. J’ai dû me pencher dessus, tourner le manga et essayer de comprendre ce que je voyais. Cela reste tout de même anecdotique face à la qualité générale de l’œuvre.


Syn : Le silence face à la fureur du IXe siècle – la langue des signes dans ODR
A la lecture du manga, j’ai noté que Syn, l’héroïne est sourde et muette et communique avec ses amis et sa famille en lisant sur les lèvres et en signant. Avais-tu remarqué cela?
Ma fille étant sourde, je suis sensible à cela. Alors dans cette chronique, je voudrais m’attarder là dessus et te propose un angle de lecture différent.
Maxime Truc et Locass abordent ici un sujet plutôt rare en BD: la stigmatisation du handicap. À travers Syn, on ressent la violence des préjugés d’un village qui la perçoit comme « différente » (pour ne pas dire idiote ou simple d’esprit) ou, pire, comme une malédiction portant le mauvais œil. A la lecture, je me dis que les auteurs ont dû un peu creuser le sujet ou y sont eux même confronté dans leur vie.
D’un autre côté, Syn apporte une humanité bouleversante et subit des atrocités. Elle est douce, perçoit des choses que les autres ne voient pas. Elle est le moteur émotionnel qui pousse Gudbjörn à sortir de l’ombre.





D’un point de vue plus pédagogique et historique, le choix de la LSF (Langue des Signes Française) dans le manga est un anachronisme. Historiquement, la LSF telle qu’on la connaît a été structurée bien plus tard (autour du XVIIIe siècle par l’Abbé de l’Épée). Or ici l’histoire se déroule au IXème siècle (soit 9 siècle plus tôt) et en Germanie (pas en France).
Pourtant, ce décalage, volontaire ou non, fonctionne : il permet de rendre la communication de Syn lisible pour le lecteur d’aujourd’hui, tout en soulignant son isolement face à un monde qui ne possède pas les codes pour la comprendre. C’est une belle manière de sensibiliser le public à la langue des signes tout en renforçant l’aspect « seul contre tous » de notre protagoniste (même si elle a un super ami).
Mon avis final sur ODR
Ce tome 1 du manga ODR ne m’a pas transporté, mais j’ai passé un bon moment de lecture. J’adore les séries de Vikings, j’ai donc apprécié lire cette histoire.
J’ai été touché par le personnage de Syn (et surtout quand on sait ce qui lui arrive). Je suis sensible à l’utilisation de la langue des signes (d’ailleurs c’est le deuxième manga français à faire cela après “Silence” de Yoann Agneau).
Ce qui m’a séduit dans ce tome 1 de ODR, c’est le contraste entre la mélancolie du héros et sa carrure de géant ou encore la douceur de Syn et sa douleur face à la brutalité des événements. Malgré les quelques errances graphiques évoquées plus haut, ODR est un manga qui a une vraie personnalité visuelle, et qui prouve une fois de plus que la scène française n’a rien à envier au Japon en termes de qualité narrative.
Il me tarde de découvrir le deuxième et dernier tome d’ODR qui devrait sortir en juillet chez Kana.






