Avons-nous encore besoin de super-héros ? Dans une société où les humains vénèrent et craignent des êtres surhumains, les récits dédiés à eux se ressemblent trop créent de la lassitude.

Imaginons une société humaine où existent des méta-humains, des individus aux pouvoirs extraordinaires. En quoi ce serait un problème à plusieurs degrés pour tout le monde ? Du côté des justiciers comme des super-vilains, mais aussi pour les citoyens ? Comment arrivent-ils tous à cohabiter sur une Terre en ébullition ? Alors que les mêmes histoires sur eux se répètent en boucle comme dans le Marvel Cinematic Universe, ou un dessin animé en plusieurs saisons.
Sommaire de l'article
I – Des super-héros au service d’une nation
1 – Questionner la cohérence dans un univers de super-héros
Dans ce comics aux airs de Sex in the city, Ultra propose un univers frais où l’on a aussi des humains ayant leur travail de justicier à plein temps. Une profession comme une autre qui se confond voire empiète sur leur temps de repos comme c’est le cas du personnage central, Pearl.
Les justiciers et justicières de Spring City doivent à la fois aider les forces de l’ordre, et gérer leur image publique. Quant aux civils, ils approuvent ou non ce que font leurs champions en dehors de leur travail de justicier.

2 – Obstination ou schizophrénie volontaire ?
Et si les justiciers persistent encore et toujours à livrer la justice ? À se définir comme un super et rien d’autre ? Ce qui m’amène à One Punch Man, lors d’un affrontement entre des héros et Garoh, un super-vilain maîtrisant les arts martiaux. Un des super-héros chargé de l’arrêter, parle du classement dans lequel les justiciers sont classés en fonction des actions qu’ils ont faites. Selon lui, ce classement est grotesque. Il ne fait que mettre en compétition tous les justiciers pour arrêter le plus de criminels, quel qu’en soit le prix.

Ce qui nous fait réfléchir dans One Punch Man, c’est la manière dont les super-héros de ce manga sont écrits, comme si un post-it était attribué à leur personnalité respective. Mon problème est que les justiciers ne remettent pas en question la nature de leurs actes. Ils n’ont pas de conséquences sur le reste du monde. À tel point que le lecteur les revoit faire les mêmes âneries en boucle.
3 – Une omniprésence gênante
Un autre cas dans un comics plutôt dérangeant, No Hero. Quand un groupe de méta-humains — génétiquement modifiés par une drogue — décidant de répandre la paix et la justice, il peut arriver que le groupe en question soit omniprésent partout. Quitte à prendre les rennes du monde et décider ce qu’il juge bon ou mauvais. Dans ce récit, le peuple n’aurait aucune alternative que de s’en remettre à des êtres tout puissants et clamer leur amour.

4 – Vouloir se donner une raison ou se prouver quelque chose
Enfin, dans The Dark Knight Rises, j’ai eu l’impression que des justiciers comme Batman ont choisi leur voie pour répondre à leurs peines. Non pas par un désir chevaleresque ou par devoir comme ils le prétendent. Depuis Batman Begins, Bruce Wayne a décidé de combattre le milieu criminel, mais s’est enfermé dans ce rôle de chevalier noir. Même en voulant reconquérir son amour de jeunesse, Rachel. Il aurait dû passer à autre chose. Après le coup du Joker dans The Dark Knight, Bruce est brisé. Il n’y a que ce goût de la justice qui sommeille en lui, alors que de l’eau a passé sous les ponts depuis. Si la criminalité repart à la hausse dans Gotham, on aura besoin de quelqu’un d’autre. Car le Chevalier Noir a fait son temps.
![The Dark Knight Rises, Christopher Nolan [1]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/dark-knight01-1.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
![The Dark Knight Rises, Christopher Nolan [2]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/dark-knight02-1.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
II - L’épanouissement des super-vilains
1 – S’épanouir au sein de la perversité de la société
Dans une société imparfaite, les combats incessants entre justiciers et criminels ressemblent davantage à un gag de Bip Bip et Coyote. L’un remporte toujours sur l’autre, malgré les tentatives et efforts du coyote.
Dans l’intro de Super Crooks, on voit comment les criminels sont traités aux États-Unis d’Amérique. À quel point les justiciers et la justice peuvent contraindre les super-vilains de vivre à l’état civil, survivre et crapahuter, à payer des dettes et enchaîner des jobs alimentaires pour arrondir leurs fins de mois.

Un gros pet de travers et c’est direct la case prison. Même après d’y être sorti, les méta-criminels ont une liberté conditionnelle qui varie et ne peuvent parler avec d’autres personnes. Il y en a même qui vont jusqu’à se battre entre eux pour leur survie.
2 – Assouvir ses pulsions ? Ou devenir qui l’on veut être ?
Dans Wanted, le personnage de Wesley découvre comme le lecteur un autre monde. Celui où les super-vilains règnent en maître et ont effacé toute trace des super-héros, en réunissant leurs forces pour les anéantir. Dans ce qui devrait être cohérent dans un univers de super-héros, sa création et son contexte nous donne déjà un indice. Mark Millar nous l’expose dans la postface de Wanted.
« Pourquoi Superman n’aidait pas les gens dans la vraie vie comme il le faisait dans les comics s’il était ce grand héros américain ? […] [Il] a disparu dans une grande guerre avec tous les super-vilains. […] »
Postface de Mark Millar, le 18 mars 2004 p.139

Les super-héros n’existe plus dans l’univers de Wanted. Car on a trouvé le moyen de s’en débarrasser pour de bon. On se retrouve avec une communauté entière de super-criminels gérant leurs affaires et leur vie sans que les justiciers soient dans leurs pattes. D’autres méchants reprennent cette idée. Celle de construire un nouveau monde sans supers. Comme celui du film Les Indestructibles.
3 – Ce n’était qu’un doux rêve
Syndrome, le grand méchant du premier opus, a raison de son plan quelque part. Il raconte qu’il veut remplacer les super-héros non seulement en se faisant passer pour un justicier, mais aussi pour vendre ses inventions.
![Les Indestructibles, Brad Bird [1]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/sh1-2.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
![Les Indestructibles, Brad Bird [2]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/sh2-1.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
Il n’a pas alors hésité à se salir les mains pour accomplir son objectif. Lorsqu’on le voit comme un imposteur voulant se faire passer pour un héros après avoir écrasé toute forme de concurrence, j’y vois comme un moyen de mettre fin à cette sempiternelle lutte du bien contre le mal auquel les justiciers en étaient les acteurs majeurs.
![Les Indestructibles, Brad Bird [3]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/sh3-1.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
![Les Indestructibles, Brad Bird [4]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/sh4-2.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
Même si au tout début du film, les citoyens méritent le bourbier dans lequel ils se sont mis.
III – La relation entre les citoyens et leurs champions : peur ou jalousie ?
1 – Théorie de la mise à pied des super-héros
Rappelons que c’est à cause de certains que Mr. Indestructible a été attaqué en justice pour avoir sauvé la vie d’un homme qui voulait se suicider. Ça nous illustre un dur dilemme d’une société, dans la confiance qu’on accorde à des êtres aux pouvoirs divins, voulant aider leur prochain. Mais surtout que des citoyens du côté de ladite justice brûlait d’envie de mettre à l’écart les super-héros pour de bon. En utilisant le prétexte d’une offense aux droits du citoyen. Comme si se suicider était un droit. On imaginerait alors une sorte de complot ou de chantage.
![Les Indestructibles, Brad Bird [5]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/sh-avocat.jpg?resize=696%2C392&ssl=1)
2 – La crainte envers ses champions
Les citoyens d’Astro City ont l’habitude de côtoyer leurs champions. Sous forme d’histoires indépendantes, on a des personnages qui ont leur point de vue sur les héros. Certains les acclament, d’autres ne font que les vilipender par rapport à ce qu’ils sont.

3 – Rivaliser avec des dieux
Dans Marvels, le discours du rédacteur en chef du Daily Bugle, John J. Jameson, fait qu’il s’agit plus de la jalousie que de la méfiance envers les justiciers. Même après le combat épique opposant les 4 Fantastiques et Galactus, les gens sont toujours hargneux. Alors qu’ils ont tous frôlé l’apocalypse.

![Marvels, Kurt Busiek et Alex Ross, 1994, Marvel Comics [2]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/IMG20230919152813.jpg?resize=403%2C840&ssl=1)
S’il y a une telle rivalité, cela peut être aussi bien par jalousie que par la crainte. En témoigne Joan Sfarr, l’auteur du Chat du Rabin, dans la préface de l’anthologie de Jack Kirby :
« Heureusement, les dieux ou leurs hérauts arrivent et mettent un semblant d’ordre. Enfin, pas trop. […] D’abord, ils seraient fichu de mettre de la lave fondue à la place du lait de James Dean. Et en plus, on voit bien : ils font peur. […] Cet univers où l’on découvre que nos idoles Niebelungen et asgardiennes, que nos dieux grecs ou anglais font autant peur que les fétiches des mondes du Sud. Il nous rappelle notre goût pour la brutalité. Et il a le bon goût d’enfermer ça dans des cases bien nettes, pour que ça ne s’échappe pas. »
Jack Kirby Anthologie, Jack Kirby, Urban Comics, 2012
Mais un héros n’est pas un animal qu’on garde en cage. Un auteur de comics lui attribue un rôle ou un statut. Et rien n’est gravé dans le marbre. Si le justicier veut se sentir libre dans ce qu’il est et non être enfermé, il doit devenir autre chose qu’un super.
IV – Une transgression de la nature d’un super-héros
1- Qui surveille les justiciers ?
Que ce soit des individus sur-équipés technologiquement ou des êtres divins pour faire régner la justice et l’ordre, est-ce que tout le monde sera d’accord pour en faire des héros ? Sans doute, si un gouvernement ou tout autre entité les a à leurs bottes. Alors que dans Watchmen, au moment où le Docteur Manhattan quitte la Terre, cela plonge les États-Unis dans une paranoïa semblable à la même période de l’équilibre de la terreur.

![Alan Moore & Dave Gibbons, Watchmen, 1986-1987 [2]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/watchmen-02.jpg?resize=526%2C840&ssl=1)
Le fait que des anciens justiciers sortent pour livrer encore la justice n’est pas forcément pour violer le couvre-feu. Cela pose une question intéressante : s’agit t-il de se changer les idées, ou être dans une autosatisfaction en faisant ce qu’il sait faire de mieux ?
![Alan Moore & Dave Gibbons, Watchmen, 1986-1987 [3]](https://i0.wp.com/www.7bd.fr/wp-content/uploads/2025/03/bd-comics076-watchmen.jpg?resize=520%2C840&ssl=1)
2 – La figure du sauveur
Que le monde soit dirigé par un être omnipotent ou quand plusieurs nations se partagent des bouts de trottoirs, il y aura toujours des guerres menaçant la stabilité de notre planète. Les citoyens que nous sommes sont dépassés par les évènements. Et il est clair que la fiction sous toute ses formes, permet de chercher de quoi réfléchir sur le monde en perpétuel mouvement. Pour les récits et les thèmes, c’est aussi une manière de s’approprier des éléments de réponses.
« Le fascisme international, à nouveau, devient une menace concrète […] et les bouleversements qui ont suivi l’effondrement économique de 2008 ont contribué à nous amener à un point où il semble probable que la planète elle-même s’effondre. […] nous sommes tous transformés en enfants impuissants, apeurés face à des forces plus grandes que ce que l’on peut imaginer, cherchant du répit et des réponses auprès des super-héros qui traversent en volant les écrans dans notre chapelle de rêves.»
(Art Spiegelman, L’âge d’or de l’univers Marvel, dans America, L’amérique aime-t-elle la guerre ?, 2020, Les éditions America, n°12, p. 22, traduction par Nicolas Richard)
Alors que pour les citoyens comme les lecteurs, les super-héros sont une inspiration :
« Les jeunes créateurs juifs des premiers super-héros firent apparaître des sauveurs profanes mythiques — presque des divinités — pour faire face aux bouleversements économiques menaçants qui les entouraient pendant la Grande Dépression et donnèrent forme à leur pressentiment d’une guerre globale imminente. Les comics permettaient aux lecteurs de s’échapper dans le fantasme en se projetant dans des héros invulnérables. »
(Art Spiegelman, l’âge d’or de l’univers Marvel, dans America, L’amérique aime-t-elle la guerre ?, 2020, Les éditions America, n°12, p. 20, traduction par Nicolas Richard)
Ce qu’on peut appliquer sans doute à n’importe quel personnage de fiction. Quiconque peut être marqué par les valeurs ou la personnalité d’un personnage, et se les approprier.
2 – Faire évoluer ensemble deux « races »
Dans le comics Kingdom Come d’Alex Ross et Mark Waid, on nous peint une confrontation entre différentes générations de justiciers, dont les dilemmes moraux reviennent encore et toujours. Les héros d’antan et en particulier Superman, devront apprendre qu’avant d’être un symbole, ils restent des êtres vivants qui ont choisi la Terre comme lieu de vie. Déjà que les terriens ont accepté de vivre avec des surhommes. Quand on dit que les héros montrent la voie aux humains, ils doivent aussi évoluer avec eux, pour comprendre leur mode de vie. En espérant cohabiter ensemble, tels qu’ils sont.

Conclusion — La nature d’un super-héros
Au final, un passage d’un article de Madmovies sur le premier Indestructible au moment de sa sortie en salles résume cette conclusion. Il déclare la nature même d’un super-héros qui ne doit pas être étouffé par des lois. C’est aussi à la société de s’y adapter.
« Car les gags tournant autour de la super famille sont finalement, le plus souvent, des excroissances de leur quotidien étouffant qui résonnent comme autant d’appels à la libération de leur vraie nature. »
Critique des Indestructibles de Brad Bird, écrit par Arnaud Bordas, Mad Movies, n°169, p.65
Les super-héros sont une source d’inspiration pour les citoyens de cette dite-société. Et ils ne doivent pas passer leur existence à affronter les problèmes des gens à leur place. Pour éviter que ces derniers deviennent passifs.
Comment les super-héros, ou méta-humains peuvent s’affirmer dans une société humaine qui les rejette, au point de les mettre à l’écart ? Alors que comme nous l’avons vu, c’est à chaque fois un appel de leur vraie nature. C’est également une volonté de liberté que tout individu ressent. Il ferait tout ça en tant qu’homme avant tout. Et non comme un super-héros. Car un costume représentant une idée ou un symbole de paix et de justice se contre-fiche des envies ou émotions de celui qui le porte.
D’où l’intérêt de créer une société où les deux « races » puisse vivre et avancer ensemble vers l’avenir. Sans qu’il n’y ait de distinction ou d’appellation de « super-héros ».
Merci d’avoir lu cette article. J’ai dû sélectionner certaines BD pour cet article, et il y aurait sans doute d’autres comics ou BD dont j’aurais pu en parler. Pour le bien de la structure de cet article et du rythme, j’ai voulu resté claire et concis tout en ne m’éparpillant pas sur d’autres sujets autour de chaque œuvre graphique citée.
En complément de cette article, la chaîne Blast a parlé de super-héros en déconstruisant le mythe dans leur vidéo « Les super-héros ne nous sauveront pas (et ça vaut mieux)« . Ce qui offre une belle continuité sur le thème de la question de l’utilité du super-héros. Notamment en faisant le lien avec l’actualité et la politique.
N’hésitez pas à commenter l’article, et dire quels sont vos comics ou BD qui vous ont marqué en rapport avec le thème de l’article.
Je vous dis à bientôt pour de nouvelles chroniques.




